après le dépot par le député J.P. Brard d’un amendement portant sur l’enseignement du fait religieux.
Cette question du fait religieux ne mérite pas d’être votée à partir d’un amendement, elle mérite d’être davantage approfondie :
Oui, il est nécessaire que l’Education nationale, dont la mission est d’ouvrir les esprits afin de permettre aux élèves de comprendre les différentes courants de pensées du monde contemporain, aborde ces questions. Ceci affirmé encore faut-il répondre à un certain nombre de questions :
Les sectes qui se parent du masque religieux pour mieux attirer leurs victimes risquent de s’engouffrer dans cette proposition et de revendiquer de pouvoir faire entendre leurs théories délirantes : la scientologie, les raeliens, les témoins de Jéhovah ... qui déterminera les vraies religions dans notre République laïque qui ne reconnaît aucune religion ?
Pourquoi limiter la spiritualité aux seules religions, pourquoi déistes, libre-penseurs, athées, agnostiques seraient éliminés ?
Les croyants de toutes religions sont par nature, prosélytes, parce il est de leur devoir de faire de nouveaux adeptes pour leur religion qui est, à leurs yeux, "la seule vraie". Ce serait transformer l’Ecole en un lieu de compétition que de demander à des religieux de contribuer à cet enseignement. La tâche des professeurs chargés de cet enseignement se révélerait très délicate, ils devraient faire preuve d’une totale impartialité ; comment donner une vision laïque des différentes spiritualités, en respectant la liberté de conscience de chaque élève ?.
La liberté de conscience, valeur constitutionnelle fondamentale, n’est-elle pas menacée par les organisations sectaires qui se cachent derrière le masque du religieux ? Ceux qui luttent contre leurs agissements délictueux peuvent être tentés de préconiser des mesures radicales face à leurs pratiques qui bafouent les droits de l’homme, les droits de l’enfant, les valeurs républicaines comme la liberté de conscience. J’ai le souvenir de débats dans le cadre de la MILS (Mission interministérielle de lutte contre les sectes) au sujet d’un enseignant adepte d’une secte qui, respectant le principe de laïcité, n’affichait pas ses croyances et ne se livrait pas à du prosélytisme auprès des élèves, comme plusieurs inspections l’ont prouvé. Certains membres de la MILS demandaient qu’il soit relevé de ses fonctions compte tenu de ses croyances et envisageaient même qu’une loi interdise l’accès à la fonction enseignante aux adeptes de sectes. Je me suis opposé à cette conception au nom du respect de la liberté de conscience, considérant qu’accepter des dérogations à cette liberté fondamentale aurait été contraire aux valeurs au nom desquelles se mène la lutte contre les dérives sectaires. J’ai rappelé cette position de principe lors de mon élection à la présidence du CCMM, c’est pourquoi toute son action s’inscrit en référence à ces valeurs.
L’amendement de J.P. Brard fait, fort heureusement, référence à la liberté de conscience, mais envisage t-il l’enseignement du fait religieux comme une discipline, avec notation et figurant même au programme de certains examens ? Qu’adviendra-t-il de l’élève qui, au nom de la liberté de conscience, ne voudra pas entendre l’enseignement sur telle ou telle croyance, parce que ses convictions sont déjà établies et que l’enseignement ne peut porter que sur des disciplines scientifiquement incontestables et non sur des croyances qui sont des choix personnels."
Jules Ferry le 17 novembre 1883, dans sa célèbre lettre "à tous les instituteurs" , fixait cette règle : " Si parfois vous étiez embarrassé pour savoir jusqu’où il vous est permis d’aller dans votre enseignement moral, voici une règle pratique à laquelle vous pourrez vous tenir. Au moment de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire..." .
Que l’école développe l’esprit critique de chaque élève sans le conformer, que l’école éveille la curiosité sur les grands mouvements de pensée et préserve le libre arbitre des élèves.
Daniel Groscolas
Président du CCMM
Inspecteur Général de l’Education nationale honoraire