PAR PATRICK DELANCE.
 Publié le 20 juillet 2007 Le Figaro
Actualisé le 21 juillet 2007 : 17h08

Comme une famille unie et irradiante, les fervents adeptes vont en chantant au grand office du dimanche. La grande rue du village devient pour eux un chemin de foi.

A Madagascar, chaque seconde de leur vie est dictée par la Bible. Vêtus de blanc, persuadés de leur pureté et de leur vérité, les «bergers du Réveil» vivent hors du temps, hors du monde.
Bourgade rouge brique et proprette, Soatanana dégage un parfum d’irréalité. Est-ce le repaire d’une secte, au coeur du pays Betsileo ? Des enfants, tous vêtus de blanc, s’égayent dans une cour de récréation. Des villageois, eux aussi en tenue immaculée, se courbent sur notre passage. Selon un rituel inspiré de la Bible, tout vazaha (étranger) qui entre a les pieds lavés : «Il se mit à laver les pieds de ses disciples…» (Jean 13, 5), ainsi que les mains après un solennel repas de bienvenue. Le tout au son de versets bibliques chantés par une assistance ardente !

D’où viennent ces bergers évangélistes, quel est ce blanc qu’ils arborent ? Rejetant le culte des ancêtres, l’Eglise du Réveil est un courant fondamentaliste néo-protestant dont 700 églises, de Toleara à Diégo Suarez, marquent l’influence croissante. Soatanana en est le coeur historique et le foyer le plus radical.

La doctrine reprend, en les appliquant à la lettre, les grands préceptes bibliques : la repentance, l’amour, l’humilité, la prière, le partage… Et d’autres règles de vie : la propreté de l’habitation et du corps, les trois prières quotidiennes, subvenir à ses besoins…

Pour les adeptes d’ici, le véritable fondateur est Rainisoalambo, ancien devin idolâtre de la fin du XIXe siècle. Tous craignaient les vertus magiques de ses fétiches. En 1894, il tomba gravement malade, ainsi que toute sa famille. Mais rien n’y fit, ni gris-gris ni rebouteux. Une nuit de souffrance atroce, il reconnut son état de pêcheur et se repentit. Implorant la toute puissance divine, il s’écria : «Ô Dieu, sauvez-moi !» Un rêve submergea ses douleurs intenses ; un grand homme vêtu de blanc lui dit : « Jette tes amulettes et prie-moi !» Le lendemain, guéri, il exhorta sa famille et ses gens à la prière et fonda la première communauté des disciples du Seigneur intégrée à l’Eglise réformée. Cette révélation eut lieu derrière la montagne devenue, bien sûr, sacrée. Le village devint le siège du mouvement en 1902 et bannit depuis tout gris-gris ou pratique magico-religieuse.

Avant l’aube, une cloche appelle à la première prière. Sous les étoiles, luminaire providentiel dans ce village sans électricité, une cohorte fantomatique avance à pas feutrés et converge vers le temple-cathédrale. A l’écart, des femmes pâtres drapées de lambas blancs (large tissu) murmurent avec force des versets bibliques à des malades de toute nature, comme il est écrit dans l’Evangile de Marc : «Ils imposeront les mains aux malades et les malades seront guéris…» L’exorcisme aussi est un rituel majeur du Fifohazana (Bergers du Réveil). Chasser les démons incombe aux irakas. Prêcheurs inlassables, ils voyagent aussi sur l’île pour inciter à une mise en pratique inflexible des versets bibliques. Ils appellent à un changement de vie radical, loin des fléaux de la vie moderne, consommation et jalousie…

«Berger du Réveil» désigne le terme générique des adeptes, mais, en réalité, une hiérarchie stricte définit chaque classe. Ici, 5 000 simples fidèles, 70 pâtres qui veillent au bon respect de la doctrine et les irakas, ordinateurs des pâtres et membres d’un conseil dirigé par un «président à vie». Attention, celui-ci n’est pas le gourou charismatique adulé des sectes et au pouvoir surnaturel : il ne prophétise aucune apocalypse ! Néanmoins, on parle à leur propos de dérive sectaire, car ils vivent repliés et s’estiment les plus purs. Dans les premiers temps, l’impitoyable tutelle luthérienne les persécuta sans relâche. Le pouvoir colonial français leur donna l’indépendance de culte en 1956, quatre ans avant de la concéder à l’île !

Les plus jeunes ont déjà la conscience de la discipline collective. Au saut du lit, Nirina, Tahiry, Fanja et les autres remplissent les seaux d’eau, pilent et vannent le riz. Le devoir matinal accompli, ils filent à l’école en chantant. Séance de catéchisme au temple avant les premiers cours : étude de la Bible et histoire du Réveil. En maternelle, au-dessus du tableau noir est écrit : «La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse» ! Dans cette école privée, le coût de la scolarité laisse rêveur : 16 kilos de riz par an pour les enfants de «bergers» ! Les autres sont admis aussi, mais pour 4 000 ariary, un pet de zébu quand le salaire moyen mensuel est de 80 000 ariary (32 euros) ! Pourtant, loin du monde, le lycée accumule les bons résultats dans les examens officiels. Le proviseur-poète et les professeurs ont des salaires symboliques. Aucun malaise, leur quête est ailleurs et les biens sont collectifs ! A l’image des autres adeptes, ils cherchent la félicité et non un quelconque confort aliénant. «Vivre simplement grâce aux récoltes et être de bons disciples du Seigneur !» Rétribution modeste aussi pour le médecin et la sage-femme du dispensaire et prise en charge totale des veufs et orphelins. Y pourvoient le taxi-brousse qui fait la liaison quotidienne avec Fiana et les deux boutiques-bazars, propriétés du Réveil. Mais aussi la vente d’huiles essentielles que produisent des alambics hors d’âge en distillant les tagètes sauvages ou oeillets d’Inde.

Ce tout début d’hiver austral (mai-juin) annonce le dernier jour de la récolte de riz, base de l’alimentation. Quand les derniers rayons miroitent dans les rizières inondées, l’ultime colonne blanche serpente et regagne le village, sacs par-dessus têtes. Les chants du retour sont des chants de victoire sur «Satan qui n’aura pu empêcher la récolte», explique Razafimonjy, vieillard alerte et rigolard. Mais il y a des tourmenteurs plus terrestres : un idolâtre a mis des amulettes dans une rizière et des irakas ont dû exorciser les lieux ! Dans les ruelles, les enfants repus croisent des petits luthériens aux lambas criards.

Petite minorité du village restée fidèle à l’Eglise réformée. Contraste cinglant des couleurs, comme pour ne pas risquer de confondre ces deux communautés voisines et si étrangères. Les premières lueurs nocturnes dessinent sur la montagne vénérée une silhouette de sage couché. Un enfant joue à la toupie avec du bois de mangue, bientôt happé par l’obscurité. A la lumière d’une bougie, dans l’intimité de sa demeure betsileo, un père lit la Bible à ses enfants. Et la récolte, «don du ciel», repose déjà sur les petites places. Le lendemain, dans une chorégraphie chaloupée, des femmes étendent le riz sur les nattes pour le faire sécher.

Une nature prodigue en fruits et légumes assure les besoins vitaux. Restait à bannir les appétits futiles des villes modernes, ce qui fut fait par la doctrine même du mouvement. Comme ailleurs, le village est pauvre, mais une fraternité rare lui donne un visage rayonnant. Cette image de béatitude partagée est à son comble lors du grand office du dimanche. Comme une vaste et mouvante marée blanche venue du fond de l’âme.