Kushad a vu Bhagwan fuir les policiers, depuis le ranch en Oregon, le 27 octobre 1985. Le jet privé du gourou a volé au-dessus de sa tête.

Autour de lui, les disciples de Bhagwan ont éclaté en sanglots. Leur rêve de vie utopique venait de s’effondrer. Certains disciples étaient sur place depuis des années, venus spécialement pour côtoyer Bhagwan. Leur gourou parti, ils ont plié bagage, les larmes aux yeux, la mort dans l’âme.

Mais pas Kushad. Il a regardé l’avion décoller et Bhagwan s’enfuir, puis s’est écrié : « Oui! Je comprends enfin! »

Wild Wild Country, en bref

Le populaire documentaire de Netflix raconte l’installation du chef spirituel Bhagwan Shree Rajneesh et de ses fidèles sannyasins dans un ranch du village d’Antelope, en Oregon, comptant une quarantaine d’âmes, dans les années 80.

Bhagwan, plus tard appelé Osho, est reconnu pour prêcher l’amour libre et pour son goût marqué pour les choses matérielles, dont ses Rolls-Royce.

 

Les habitants d’Antelope se sont méfiés des milliers de personnes vêtues en orange qui sont débarqués dans leur village du jour au lendemain. La tension est montée alors qu’au fil des épisodes, fraude d’immigration massive, écoute électronique, attaque bioterroriste et tentative d’assassinat sont révélées.

Si vous voulez savoir quelle sensation ça fait d’avoir la mâchoire qui décroche, allez voir ce documentaire.

Osho a tenté de fuir le pays pour échapper aux multiples accusations qui pesaient contre lui. Son départ a causé la chute de l’utopie d’Oregon, et on a retrouvé un Canadien qui y a assisté.

Quête spirituelle

Retour en 1984. Kushad s’appelle Colin Watson. Il a 37 ans, il est marié depuis 14 ans à une enseignante qu’il aime profondément. Il a été géologue, puis enseignant, voyageur, encore enseignant et encore géologue.

Ça ne lui fait pas. Il se sent étouffer dans le moule que la société lui impose. Sa vie sexuelle ne le satisfait pas non plus.

C’est en tombant par hasard sur un des livres de Bhagwan que le déclic se fait. Il le fait lire à sa femme, et la décision de partir pour le ranch est prise rapidement. Peut-être que cette aventure pourra sauver leur vie sexuelle, pensent-ils.

Ils font la une du journal local, qui brosse le portrait de ce couple de Calgary qui teint ses vêtements en orange pour rejoindre « le gourou aux Rolls-Royce » en Oregon.

Ils prévoyaient de se rendre au ranch le temps d’un week-end, à l’occasion d’un festival réunissant une dizaine de milliers de personnes. Ils sont restés six semaines.

La vie au ranch, partie 1

Colin, qui a pris le nom sannyasin de Kushad, explique que les visiteurs comme lui étaient confinés à une certaine partie du camp, où ils s’adonnaient à différentes séances de thérapie.

« Nous étions gardés à l’écart de la vie quotidienne. Notre processus pour se débarrasser de notre colère et nos frustrations était beaucoup trop chaotique », explique-t-il.

Au cours de notre appel vidéo, Kushad décrit sans gêne les thérapies intenses qu’il a expérimentées. La première, la thérapie introductive « nouveaux départs », durait trois semaines.

La première semaine se déroulait dans le silence. On devait explorer sa colère et revivre le sentiment de peur qu’un bébé peut ressentir face au monde gigantesque.

La deuxième semaine correspondait aux images choquantes diffusées dans le documentaire Netflix. Son groupe de 75 personnes a exploré toutes sortes de choses en lien avec le sexe, l’image corporelle et les restrictions imposées par la société, se remémore Kushan. Oui, sans vêtements.

« On a vécu plusieurs expériences structurées. Pour l’une d’elles, il fallait choisir la participante qui ressemblait le plus à notre mère pour coucher avec elle. Les condoms étaient obligatoires, mais on n’était pas obligés d’avoir cette relation sexuelle. »

« Et encore, le but n’est pas de triper en gang et de coucher tous ensemble. Le but, c’était de se débarrasser de tous les conditionnements imposés à notre sexualité », précise-t-il. Pour Kushad, qui décrit avoir été élevé comme un « adolescent réprimé », c’était l’occasion de se défaire de toutes ses frustrations sexuelles refoulées.

La troisième semaine de thérapie servait à méditer les expériences récemment vécues.

Si l’atmosphère sur le ranch était libertine? Tout à fait. Quand il est arrivé, tous les visiteurs étaient parqués dans des tentes hébergeant une dizaine de personnes. Si tout le monde recevait un amant dans son lit, jusqu’à une vingtaine de personnes avaient des rapports sexuels sous une même tente.

« C’était un peu comme une chorale… ou se promener dans un marais où tu entends toutes les grenouilles coasser à l’unisson », s’amuse Kushad. Mais ce n’était pas des orgies, nuance-t-il, plutôt de l’amour vécu simultanément, à trois pieds de distance.

Sa femme est restée avec lui au ranch ces six semaines, mais la monogamie n’était plus au rendez-vous. Après une journée, soufflé par un nouveau monde de possibilités s’offrant à lui, Kushad a annoncé à sa femme qu’il ne voulait plus travailler sur leur sexualité à eux, mais plutôt sur sa sexualité à lui.

Il l’a laissée en plan pour s’adonner à toutes sortes d’explorations sexuelles. « J’ai complètement brisé son cœur », admet Kushad.

À son retour à Calgary, le couple s’aimait encore, mais les plans pour la suite ne concordaient pas. La femme de Kushad voulait bien rester avec lui, à condition qu’ils deviennent chastes. Kushad a choisi le divorce. Il a bouclé sa valise, mis leur maison en vente et pris l’avion pour retourner au ranch.

La vie au ranch, partie 2

Kushad l’ignorait, mais, à son retour au ranch en septembre, il ne restait que quelques semaines à l’utopie d’Oregon.

Cette fois, Kushad n’était plus tenu à l’écart de la vie communautaire. Il vivait dans des trailers qui logeaient entre 12 et 15 personnes. Le tout était d’une propreté impeccable, se rappelle-t-il, car beaucoup de sannyasins avaient pour mission de s’occuper de l’entretien des installations.

Lui travaillait aux champs, à l’irrigation et à la récolte. Kushad décrit une vie simple, réunissant des gens heureux effectuant de longues heures de travail, écoutant de la musique, méditant, fréquentant les discos et ayant de multiples amants, s’ils le souhaitaient.

Il y avait aussi des séances où tout le monde se réunissait dans le hall pour écouter Bhagwan parler. Kushad ne se décrit pas comme un dévot d’Osho, mais il admet être complètement tombé amoureux de lui. Encore aujourd’hui, quand il en parle, sa voix s’adoucit.

« Quand il sort pour la première fois, c’est comme… holy smokes! Pour moi, c’était le plus bel humain sur lequel je n’avais jamais posé les yeux. Incroyablement beau. Juste époustouflant », avoue Kushad, les yeux brillants.

Il a avoué ressentir des picotements, se sentir vivant, juste à l’évocation de ce souvenir. « C’était si puissant. »

Il se sentait galvanisé par sa présence, mais surtout par l’énergie dégagée par les milliers de personnes réunies en silence. Reste qu’après 30 minutes, il en avait assez et avait hâte que « le vieil homme se la ferme » pour pouvoir aller souper et se trouver une amante pour la nuit, admet Kushad, tout sourire.

Il n’a pas vu la série de Netflix, mais était au courant des horreurs qui s’étaient passées sur le ranch; Osho lui-même en avait parlé à ses fidèles, tout en prenant soin de rejeter la faute sur son impitoyable secrétaire Ma Anand Sheela et ses complices.

Mais il insiste sur le fait que, de son point de vue, la plupart des habitants du ranch étaient beaucoup trop centrés sur la vie quotidienne pour s’en faire avec des aléas politiques.

Les sannyasins ne se souciaient pas non plus des reporters qui venaient les filmer et les questionner au cœur de la tourmente. Même qu’ils se réunissaient le soir pour écouter chaque nouveau reportage à la télé. Un pur plaisir, se remémore Kushad.

« On hurlait de rire, raconte-t-il. C’était toujours si sensationnaliste. On voyait des séquences de méditation dynamique où tout le monde crie, mais c’est seulement 10 minutes par jour. Ils faisaient comme si c’était tout ce qu’on faisait au ranch. »

Puis, un soir de la fin octobre a sonné le glas de l’utopie. Bhagwan a tenté de fuir les autorités avec son jet. La communauté s’est effondrée dans le temps de le dire.

C’est là que Kushad a eu une illumination, en voyant son bien-aimé gourou sacrer son camp. Rajneeshpuram ne l’aurait jamais vraiment rendu heureux. Il n’avait que troqué sa maison pour un ranch, sa femme pour des amantes, son boulot pour un autre. Le changement était extérieur; lui, il n’avait pas changé.

Kushad est resté encore quelques semaines après le départ d’Osho, pour le démantèlement du ranch. Il a vu toutes les Rolls-Royce être hissées sur des camions. Lui s’est occupé de vendre les plantes en serre.

Puis décembre est venu, avec le froid. Ils n’étaient plus que 150, et c’était le temps de partir. Kushad s’est envolé pour Vancouver, et a passé les années suivantes, vulnérable, à essayer de trouver qui il était vraiment.

Les sannyasins de Vancouver

Outre le ranch en Oregon et la communauté installée à Poona, en Inde, les sannyasins avaient plusieurs communautés satellites dans le monde. Montréal en avait une. Vancouver aussi.

On va mettre une chose au clair : la vie sur le ranch et la vie des sannyasins de Vancouver, ce sont deux mondes complètement différents. C’est ce qui ressort de nos entretiens avec Caroline B. et Rory S., mère et fils, deux non-sannyasins qui ont côtoyé cette communauté durant trois ans.

Après la séparation avec le père de Rory, Caroline s’était remise en couple avec un des dévots de Bhagwan. À la fin des années 80, Rory et elle ont donc emménagé chez les sannyasins de l’ouest de Vancouver.

La communauté s’était réunie dans huit grands manoirs hébergeant une dizaine de personnes chacun, éparpillés dans des quartiers assez aisés de la ville. À l’intérieur, ces demeures ressemblaient à n’importe quelle maison d’une communauté hippie : peu de meubles, déco à l’indienne.

Les tensions avec le voisinage étaient inexistantes. Comme la côte ouest était le théâtre d’une sorte de renaissance spirituelle au tournant des années 90, les sannyasins ne détonnaient pas trop. « Il y avait tellement de choses étranges à Vancouver. Il y avait des gens et des pratiques bien plus bizarres que les sannyasins », se rappelle Caroline.

Les maisons portaient toutes un nom. Rory et sa mère ont vécu dans la « Mystery House ». « Ma mère disait que le seul mystère, c’était comment le loyer était payé », raconte Rory, amusé, au comptoir d’un petit resto du Mile End, à Montréal.

« Non! Il a dit ça? C’est complètement faux! », s’exclame en riant Caroline, rencontrée dans un petit café de l’avenue du Parc, quelques jours plus tard. « C’est la blague de sa femme! »

La communauté était à son affaire, assure Caroline. Les gens avaient des emplois, payaient leur loyer, faisaient leurs corvées. « C’était extrêmement organisé », témoigne-t-elle.

Elle décrit une communauté soucieuse de sa santé, végétarienne, sans gluten ni lactose avant que ce soit cool, dans laquelle l’alcool, la drogue et le cannabis étaient absents du portrait. Les sannyasins étaient tous des gens éduqués ou intellectuels à un certain degré, qui avaient en commun de chercher à « se connecter à leur spiritualité », explique-t-elle.

Ainsi, oui, il y avait beaucoup de méditation quotidienne. Les séances pouvaient être dynamiques, avec des phases cathartiques dans lesquelles des gens en mouvement criaient pour libérer leurs émotions, mais rien de trop extravagant. Pas de nudité non plus. Ni d’orgies.

« Il n’y avait absolument rien de sexuel dans ces séances de méditation », tranche Caroline.

Caroline et Rory n’ont jamais voulu devenir sannyasins, mais ils se joignaient régulièrement au groupe pour chanter par plaisir des airs comme Persuade the Buddha et So Much Magnificence.

Sans toutefois s’intéresser à Bhagwan. « Je ne me sentais pas attirée vers lui. Ça aura l’air tellement ridicule, mais je n’aimais pas vraiment son visage. Il y avait quelque chose avec ses yeux… », assure Caroline.

Caroline a éclaté de rire quand je lui ai dit que son fils m’avait dit à peu près la même chose. « J’ai un peu peur de lui, s’esclaffe Rory. Ces yeux! Il ne cligne pas des yeux! Tu ne peux pas faire confiance à quelqu’un qui ne cligne pas des yeux! »

Rory a été soufflé par le contenu du documentaire de Netflix. « Ça m’a fait réaliser que j’avais un peu grandi dans une secte », dit-il, sourire en coin.

Wild Wild Country est à des lustres de ce qu’il a connu, soit une expérience empreinte de spiritualité, mais pas de folie. « C’était vraiment relax, en fait. Un bon environnement pour un enfant », soutient-il. Il a vécu une enfance normale malgré tout : il allait à l’école de son quartier, il jouait avec ses G.I. Joe et personne n’essayait de l’endoctriner.

Pour Caroline aussi, la surprise causée par Wild Wild Country a été grande. Chez les sannyasins de Vancouver, on n’évoquait presque jamais ce qui s’était passé au ranch, se souvient-elle. « Quand tu leur posais la question, ils blâmaient toujours Sheela », témoigne-t-elle, hilare.

Kushan a connu Caroline à Vancouver, où il a vécu parmi les sannyasins jusqu’en 2004. Il a entre-temps effectué un séjour de quatre mois en Inde, à Poona, où il a brièvement revu Bhagwan avant sa mort, en 1990.

La vie, après

S’il n’a pas été directement influencé par le courant sannyasin, Rory considère que son enfance l’a amené à concevoir la vie différemment. Il vit toujours un peu dans la marge et rejette la « culture de la bullshit », qu’il associe aux valeurs conservatrices, au capitalisme. Il cherche toujours à frayer son chemin dans une société consumériste tout en restant connecté à sa spiritualité.

Caroline aussi retient beaucoup de son expérience. Elle a appris à méditer – même si elle ne s’y adonne pas si souvent –, à prendre soin d’elle, à manger sainement. « J’ai aussi appris la meilleure recette de rouleaux de printemps vietnamiens imaginable », rigole-t-elle. Et surtout, elle en garde des amis pour la vie.

Pour sa part, Kushan, 70 ans, est toujours un sannyasin aujourd’hui, en ce sens qu’il poursuit sa quête. Il partage depuis 27 ans sa vie avec une sannyasin qui a aussi vécu sur le ranch, mais qu’il a rencontrée plus tard, à Vancouver.

Le sens de la vie, il l’ignore. « Quand tu le demandais à un spirituel comme Osho, il riait. Il n’y a pas de réponse. » Il préfère considérer la vie comme un processus d’apprentissage constant, dans un grand mystère.

C’est sûrement pour cela qu’il est fier de dire que son nom, Kushan, signifie « ouverture ».

source : par Justine de l’Église

https://www.vice.com/fr_ca/article/d35mym/on-a-parle-a-un-canadien-ayant-vecu-sur-le-ranch-de-wild-wild-country