L’heure reste inchangée. C’est le troisième avertissement apocalyptique émanant du révérend Camping (la première fois, il avait annoncé la fin du monde pour le 6 septembre 1994). Selon toute probabilité, il n’a pas l’intention de s’arrêter en si bon chemin.

Armageddon, un bon filon
En effet, pourquoi ne pas profiter de ce filon qu’est la foi. Cette dernière, tout en étant immatérielle, rapporte des biens parfaitement matériels. Ou plutôt on les doit à la crédulité et à la simplicité des gens. Car aucune loi sur la protection des droits des consommateurs ne mentionne les Apocalypses ou les Armageddons ratés et ne prévoit de dédommagement en cas d’impossibilité de les utiliser avant la date de péremption.

Les prophètes n’ont donc pas à craindre de procès. L’ancien ingénieur Camping, âgé de 89 ans, a constitué au fil du temps une entreprise religieuse très prospère. Sa Family Radio diffuse ses émissions dans 48 langues, notamment en russe, et dispose de 66 stations radio aux Etats-Unis. Le chiffre d’affaires du réseau radio, fondé au milieu des années 1950, est estimé à lui seul à 120 millions de dollars. Le capital personnel de M. Camping se chiffre à peu près à la même somme.

Le soir du 21 mai, après que tout le monde avait pu constater que l’Apocalypse n’était pas au rendez-vous, le révérend père s’est même réfugié dans un motel en compagnie de son épouse. Le fait est que certains fidèles avaient vendu leurs maisons (d’aucuns ont même fait des dons en argent allant jusqu’à 140.000 dollars) et s’étaient mis en attente de l’Assomption. Le prophète avait tout à craindre d’eux. Les Américains avaient prouvé par le passé qu’ils étaient capables d’user de représailles dans des cas similaires. Toutefois, il a eu une nouvelle illumination le lendemain matin et en a fait part à la congrégation de ses fidèles: il ne se serait trompé que dans les calculs concernant la deuxième moitié de l’événement, à savoir le cataclysme universel. Or, la « composante spirituelle » avait bel et bien répondu présente à l’heure prédite: toutes les âmes justes avaient été sélectionnées et comptabilisées dès le 21 mai, et la voie céleste venait de s’ouvrir devant elles. On connaît même le nombre approximatif de justes: près de 200 millions de personnes. Quant au big chamboulement, il est sûr et certain qu’il se produira le 21 octobre. M. Camping a déclaré qu’il ne ferait plus une fixation sur cette date, mais que sa radio se mettrait à diffuser uniquement des psaumes, des cantiques et des prières afin de réconforter et de guider les fidèles et aider le cheptel promis à l’abattoir à retrouver un peu de quiétude.

L’attente de la fin du monde est un trait caractéristique de beaucoup de religions et de confessions, sans parler de systèmes mythologiques. Le christianisme est loin d’en détenir le monopole. Toutefois, parmi les chrétiens, ce sont les catholiques, les baptistes, les adeptes de L’Église adventiste du septième jour et les témoins de Jéhovah qui sont particulièrement enclins à déceler des augures menaçants. Quant au principal courant du protestantisme, il déclare carrément que l’Antéchrist est déjà là, domicilié au Vatican.

Il faut dire que l’Eglise orthodoxe se distingue par une approche logique et honnête de tous ces calculs concernant la date précise de la fin du monde, du Second Avènement de Jésus Christ, de l’Assomption de tous les justes et des innocents dans les limbes célestes et de la précipitation de tous les autres là, d’où aucune âme ne s’évadera jamais plus.

Les Evangiles évoquent, en effet, la fin du monde. Et son arrivée inéluctable. Mais la première partie de la prophétie déclare que nul n’en connaît le jour ni l’heure. Jésus Christ, quant à lui, a prononcé la phrase suivante: « Quant à la date de ce jour, ou à l’heure, personne ne les connaît, ni les anges dans le ciel, ni le Fils, personne [d’autre] que le Père » (Evangile selon Marc, 13:32). Comme quoi personne n’est en mesure de rien calculer et de prédire.

Les prédicateurs américains: une engeance à part
Les Etats-Unis sont sans aucun doute un pays extraordinaire. Un pays moins grandiose n’aurait jamais pu enfanter un personnage comme Camping. Ou alors il aurait été unique en son genre, or ses semblables pullulent en Amériques.

D’une part, le pays se distingue par un progrès technique, technologiques et scientifique colossal (dans tous les domaines de la connaissance, sans exception), et connaît un rythme incroyable de mise en pratique des recherches appliquées. Les innovations y prennent une telle ampleur que tous ces gadgets électroniques deviennent obsolètes avant même que l’on n’arrive à se familiariser avec eux.

D’autre part, on y trouve l’institution indéracinable et irrationnelle des prédicateurs. Elle n’existe, en fait, nul par ailleurs dans le monde, en tout cas pas à la même échelle, avec des moyens financiers aussi importants et une façon d’interpréter les Saintes écritures, les Evangiles, les messages des apôtres, etc. de manière aussi incroyablement sacrilège.

Les prédicateurs américains constituent une version particulière et purement américaine de l’obscurantisme faussement religieux, prétendument chrétien, agressif, effronté, et industrieux.

A quelques petites exceptions près, aucun de ces personnages ne peut se prévaloir d’une quelconque formation religieuse: ils n’ont jamais fait d’études dans des séminaires ou des facultés de théologie. Dans le meilleur des cas, ils ont pu se faire une idée approximative des enseignements de Jésus Christ dans des écoles du dimanche. Toutefois, ces grands comiques s’approprient la Bible, se familiarisent avec ses bases et sa terminologie et se mettent à soutirer à des âmes crédules des revenus qui permettent à leur business d’avoir une rentabilité qui défie l’entendement. A l’époque de Mark Twain, on roulait souvent ce genre de clowns dans du goudron et des plumes pour les promener ensuite assis sur une perche dans les grandes rues des villes où ils avaient berné les gens. Apparemment, à cette époque les Américains étaient nettement plus exigeants en ce qui concerne la religion.

Les origines du phénomène
Toutefois, la religion, de par sa nature, n’est pas basée sur des preuves, car la foi, par définition, n’en a pas besoin. A condition, bien sûr, que ce soit une vraie foi et non pas un ersatz douteux dispensé par des prédicateurs, qui le fabriquent de toutes pièces pour satisfaire la demande existant sur le marché.

L’attente de la fin du monde, du Jugement dernier et de l’Assomption constitue un dogme tout à fait particulier dans le christianisme. Une sorte d’outil supplémentaire de secours destiné à sauver les âmes et en même temps à les inciter à chercher le salut en changeant leur vie en se purifiant et en modifiant le monde tant qu’il en est encore temps.

La tentative de déterminer de façon arithmétique le moment du Jugement dernier est un phénomène plutôt récent dans la religion chrétienne. Des calculs tant soit peu précis visant à définir le jour où l’ultime bilan sera dressé ne remontent qu’au milieu du XVIIe siècle.

Tous ces exercices reflétaient la confrontation entre les branches catholique et protestante du christianisme, ils n’ont d’ailleurs débuté pour de bon qu’à l’époque de la Réforme. Les protestants, comme on vient de le dire précédemment, estimaient que l’Antéchrist est déjà parmi nous et qu’il règne sur le Vatican. Ce dernier ne pouvait pas accepter ces accusations, et au XVIIe siècle le moine jésuite Francisco Ribera a créé la doctrine de l’Assomption, selon laquelle les bons croyants partirait d’abord au ciel, et que les déluges, incendies, tremblements de terre et le black-out total ne se produiraient qu’ensuite. Le Vatican a apprécié cette théorie, car elle reportait tous ces événements à l’avenir et que, par conséquent, cela démontrait l’absence de l’Antéchrist au Vatican.

Les protestants se sont vu offrir cette théorie de manière frauduleuse. Les jésuites l’ont retravaillée et publiée sous la signature d’un rabbin. Cette source était plus éloigné du christianisme, mais plus rapprochée de la terre promise, et les protestants ont donc mordu à l’hameçon. Les calculs ont d’abord commencé à être faits en Ecosse, ensuite en Angleterre. La fin du monde était sensée se produire en 1843, en 1844, en 1914… Après la Grande-Bretagne, la théorie s’est implantée en Amérique, et c’est là qu’elle s’est vraiment épanouie.

C’est d’ailleurs à cette théorie que nous devons l’apparition du produit fétiche des habitués des salles de cinéma qu’est le popcorn. Il est l’invention d’un adepte de L’Église adventiste du septième jour, qui s’était mis dans la tête qu’il pourrait guérir la concupiscence humaine avec des « médicaments végétariens » pour conduire ensuite des âmes pures vers le Jugement dernier. Le nom de l’inventeur est Will Keith Kellogg.
Source : Andreï Fediachine, RIA Novosti
http://french.ruvr.ru/2011/05/26/50838220.html