Il a 32 ans et vient de sortir d’une secte où il a passé toute sa vie. Habile de ses mains, il se trouve facilement un emploi dans la construction. Tous les jours pendant un mois, il traverse la ville de Montréal à pied pour aller travailler… parce qu’il ne comprend rien au système de transport en commun et n’ose pas demander de l’aide.

À 13 ans, elle a commencé à se prostituer pour recruter de nouveaux membres. Lorsqu’elle sort de la secte à l’âge adulte, elle continue de vendre son corps. Cette fois, c’est pour gagner de l’argent. Elle ne connaît rien d’autre… mais n’a jamais pensé qu’il s’agissait d’une pratique illégale.

Ces exemples frappants illustrent les conséquences de l’isolement social imposé aux enfants des sectes. «Dans à peu près tous les groupes sectaires, peu importe la croyance, il y a un dénominateur commun : les enfants sont isolés du monde.» Cette trouvaille est au cœur de la thèse de Lorraine Derocher, docteure en études du religieux contemporain et chargée de cours à la Faculté de théologie et d’études religieuses. Elle forme aussi des psychologues et des intervenants pour démystifier le radicalisme religieux.

L’isolement social, lorsqu’il est subi de manière grave et continue, pourrait être considéré par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) comme un motif de compromission du développement de l’enfant, puisqu’il peut alors constituer une forme de mauvais traitements psychologiques. Une secte fermée peut devenir un environnement favorable à l’isolement des enfants et moyennant un signalement, la DPJ pourrait intervenir pour ce motif. Les recherches de Lorraine Derocher ont dénombré plus de 1000 enfants ayant grandi au sein de groupes sectaires qui ont fait l’objet d’interventions depuis les 50 dernières années.

Pour guider les travailleurs sociaux, Lorraine Derocher a déterminé trois indicateurs d’isolement social. L’enfant va-t-il à l’école à l’extérieur? A-t-il le droit de voir ses grands-parents, sa famille ou ses voisins à l’extérieur? Est-ce qu’on lui permet des visites chez le médecin? «Le niveau d’isolement peut indiquer le niveau sectaire. Plus un groupe est fermé à la société, plus son niveau de dangerosité risque d’être grand», explique-t-elle.

Les enfants des sectes ne sont pas toujours des victimes, mais lorsqu’ils le sont, les abus s’accumulent. Privés d’école, de nourriture ou d’hygiène, ils peuvent travailler comme des adultes, être violentés ou subir des sévices sexuels. «On se retrouve avec des cas de maltraitance généralisée, parfois justifiée par le discours religieux», a découvert la chercheuse. L’enfant peut ainsi penser que ces comportements proviennent de la volonté divine.

Favoriser l’approche douce

Jonestown, 1978 : 918 membres d’une secte meurent dans un suicide forcé. Waco, 1993 : 82 membres d’une secte – dont 21 enfants – meurent dans un incendie après un siège de 51 jours.

«Ce genre d’événement est parfois suscité par un processus d’intervention de l’État qui s’est mal terminé. Ça m’interpelait, et c’est la raison pour laquelle j’ai pensé que les intervenants avaient besoin d’éclairage sur le sujet», dit Lorraine Derocher.

Pour éviter de nouvelles tragédies, elle a élaboré un modèle d’intervention dont la DPJ pourrait s’inspirer. Elle prône l’approche douce. «Le mieux est d’intervenir directement auprès des parents, quand c’est possible, pour faire des ententes volontaires. C’est surprenant comme certains parents peuvent collaborer», affirme-t-elle.

Pour développer son modèle d’intervention, la chercheuse a mené plusieurs entrevues auprès de professionnels, d’adultes qui étaient enfants au moment des interventions et de parents qui ont vécu les mêmes interventions. «Mon but était de me faire raconter la même histoire à partir de trois angles : celui des parents qui étaient à l’intérieur de la secte, celui des intervenants qui voulaient protéger les enfants et celui, bien entendu, des enfants», dit-elle. En garantissant l’anonymat des participants, Lorraine Derocher a recueilli des données très riches. Elle a même rencontré deux fondateurs de groupes et visité des lieux sans problème.

Au fil des entrevues, Lorraine Derocher a réalisé que l’imaginaire populaire sur les sectes – un groupe de gens manipulés par un gourou – influence le travail des intervenants. «Une secte ne se résume pas à cette description simpliste. Un paquet de facteurs s’arriment. Les membres sont prisonniers d’un engrenage psychologique. Les chefs sont parfois atteints de maladies mentales ou de troubles de la personnalité», souligne-t-elle.

Des personnes résilientes

Les adultes qui ont vécu leur enfance au sein de ces groupes et qui en sortent sont certes marqués à vie, mais ne deviennent pas des loques humaines pour autant. «Autant ils ont eu la vie difficile, autant ils savent se relever devant l’épreuve. Ils se regroupent et s’entraident», indique Lorraine Derocher.

Isolés du monde extérieur pendant toute leur jeunesse, ils doivent relever le grand défi de s’intégrer à la société. Lorraine Derocher travaille actuellement à créer une organisation pour les aider dans cette démarche. «Aucune ressource n’existe spécifiquement pour les jeunes sortis des sectes. Ils ne connaissent pas les services sociaux ou s’ils les connaissent, ils peuvent craindre de faire appel à eux. Ils ont besoin de soutien pour comprendre comment fonctionne la société, ses valeurs, ses règles…», rappelle la chercheuse.

«Quand on me demande si tel groupe est une secte, je réponds toujours que ça dépend du moment où l’on pose la question et du moment où l’on prend la « photo ». Une secte est un groupe en rupture contestataire envers les valeurs dominantes de la société. À un moment donné, ses membres peuvent déraper. Certains peuvent aller jusqu’à complètement délégitimer le droit, le gouvernement.»

– Lorraine Derocher

source : http://www.usherbrooke.ca/medias/nouvelles/nouvelles-details/article/25752/
sara saïdi