Le père Florent Belin n’a pas sa langue dans la poche. Pourtant, le départ pour la Syrie en moins d’un an de six jeunes de Vesoul le laisse sans voix. Il a accompagné l’un deux jusqu’à la profession de foi, un autre a suivi ses cours de catéchisme. À la grand-mère centenaire d’un troisième, il a donné les derniers sacrements. Une figure locale. « Je ne sais que dire, avoue-t-il, je me remets en cause à mon niveau. Je m’interroge, comme tous ces parents que je connais bien. Qu’avons-nous raté? Que sont-ils partis faire là-bas? » Une fois de plus, le prêtre cherche ses mots : « Ce sont des familles… normales, même si je n’aime pas cette définition. Enfin… vous me comprenez. »

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« À une autre époque, cette jeunesse aurait suivi un gourou »

Cette semaine, la révélation des liens de Yunes-Sébastien, l’un des derniers membres du petit groupe à avoir quitté la Haute-Saône, avec Yassin Salhi, qui a décapité son patron, a replongé toute une ville dans l’incompréhension. C’est à Yunes que Salhi a envoyé son macabre selfie. Les deux garçons se sont connus à Besançon, où ils fréquentaient une mosquée très radicale. Les parcours des autres – Anaïs, Benjamin, Lucy, Caroline, Romain et Omer – n’ont rien à voir avec celui du jeune djihadiste classique. Dans leur cas, pas d’endoctrinement en prison ou dans les caves des quartiers sensibles d’une grande zone urbaine. La petite ville de 15.000 habitants affiche un taux de chômage en ligne avec la moyenne nationale. Ni plus ni moins. La communauté musulmane de la ville est arrivée avec l’implantation du centre de logistique mondial des pièces détachées de Peugeot et de Citroën.

Pour François Hamet, l’ancien préfet de Haute-Saône, il faut aller chercher une explication « vers une sensibilité particulière de la jeunesse locale à l’emprise sectaire » et non dans l’extrémisme religieux. « À une autre époque, cette jeunesse aurait suivi un gourou », déclare-t-il. Le président de l’association franco-musulmane de Vesoul, Mohamed-Lamine Belaribi, rejette toute responsabilité de la mosquée. « On les a vus arriver à la mosquée au milieu des années 2000, raconte-t-il, au début on les a aidés, on leur a donné quelques explications pour la prière. Cela a duré quelques mois. Ensuite, ils ont pris leurs distances avec nous. Notre mosquée dépend de la Grande Mosquée de Paris et de l’Algérie. Cela leur déplaisait. » Le groupe de Vesoul avait de nombreux contacts dans la mouvance salafiste, à Metz, Dijon, Besançon…

Des familles normales? Des « Gaulois », relève avec ironie Alain Chrétien, le maire LR, de Vesoul. Il se souvient que le grand-père de Romain avait siégé au conseil municipal. « Je ne supporte pas l’idée que notre ville serait un nid de djihadistes, s’emporte-t-il, aujourd’hui, c’est ici ; demain, cela sera ailleurs. Ils se sont radicalisés ensemble, dans des facultés de la région, ou par Internet. » Des enfants issus de la classe moyenne, avec des parents chef d’entreprise, assistante de direction, cadre à la Sécu, enseignant. Des parents intégrés dans la vie sociale de Vesoul. « Lorsque j’ai entendu parler de l’affaire de la décapitation et de Yunes, raconte l’un deux, je me suis souvenu que j’avais joué au tennis avec sa maman. »

Un ex-champion de natation chroniqueur de la radio de Daech

Le bilan n’en demeure pas moins inquiétant. Yunes, l’ami de Yassin (lire ci-contre) s’est installé à Raqqa en décembre 2014. Mais avant lui, d’autres avaient déjà pris le chemin de la Syrie. Depuis moins de deux ans, trois couples d’une vingtaine d’années ont quitté leur famille pour rejoindre Raqqa et les rangs de l’armée islamique. Romain Garnier, un ancien champion régional de natation à la carrière compromise par un accident, envoie régulièrement des vidéos pour appeler des jeunes Français à les rejoindre. Il a quitté Vesoul avec sa compagne Caroline, et serait devenu une sorte de chroniqueur francophone de la radio de Daech. Benjamin et Anaïs ont également fait le voyage. Michèle, la grand-mère d’Anaïs, passe ses nuits à s’interroger sur les motivations de sa petite-fille. Une jeune femme de 25 ans, belle, enjouée, avec une forte personnalité.

Le changement est intervenu au printemps 2014. Anaïs et Benjamin se connaissaient depuis qu’ils avaient 15 ans. Ils étaient sortis ensemble puis avaient rompu et Anaïs était partie faire ses études à Metz. Elle sortait, aimait se maquiller… Et puis, elle a renoué avec Benjamin, qui, lui, s’était converti. « Je crois que c’est avant tout une histoire d’amour », poursuit Michèle. Avec son mari, elle a continué à recevoir sa petite-fille, même voilée, à la maison. « Je l’ai même accompagnée à la banque, raconte-t-elle, car le conseiller était un homme. » Sa petite-fille supportait mal les insultes… « Je pensais qu’elle avait envie de partir dans un pays musulman pour être tranquille mais comment aurais-je pu imaginer qu’elle irait en Syrie? » La jeune fille, a caché ses intentions à sa famille, comme Benjamin à son père. Un matin, ce dernier a découvert qu’il avait « perdu » un fils et une fille. Lucy, la sœur de Benjamin est aussi partie en Syrie avec son mari, Omer. À quelques kilomètres de Vesoul, une mère pleure son fils, Pierre Choulet, mort en février dans un attentat-suicide. En Irak. « Il fréquentait la mosquée de Vesoul et connaissait le groupe », raconte un policier. « Ils ont tous gardé un lien avec leur famille, constate Michèle, la grand-mère d’Anaïs, parfois je me demande s’ils sont utilisés comme des vecteurs de communication par Daech. On garde le contact pour les aider le jour où ils souhaiteront revenir ». S’ils reviennent.

source : Marie-Christine Tabet – Le Journal du Dimanche

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