{{Espagne : Ayahuasca, la drogue qui remue les trips
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Une étudiante : «Moi, je suis sortie de mon corps.» Une mère de famille : «Je me suis vue réincarnée sous la forme d’animaux sauvages.»Un informaticien quinquagénaire : «J’ai revisité mon existence antérieure et j’ai compris d’où venait ma féroce agressivité.» Un courtier, profil golden boy : «J’ai vomi mon addiction à la cocaïne et j’ai réalisé à quel point j’en étais dépendant.» Un jeune géographe : «Pendant toute la séance, j’ai fait un voyage spirituel plein de lumière, et j’ai senti intimement qu’on était tous connectés entre humains»…

En cette fraîche nuit de début d’hiver, dans une propriété privée de la sierra de Madrid, ce sont quelques-unes des impressions qu’on recueille au terme d’une longue cérémonie d’ayahuasca qui a commencé vers 22 heures et s’est terminée à 3 heures du matin. Coût par personne : 110 euros, personne n’y trouve à redire tant chacun se déclare stupéfait par «l’intensité» de l’expérience : «En une nuit, j’ai davantage appris sur moi-même qu’en plusieurs années de psychanalyse», résume l’informaticien quinquagénaire. Victor (1), le «chaman» qui a officié, est coutumier de ce genre de réactions : «Personne ne reste indifférent à la plante, certains peuvent ne pas avoir de visions et peuvent seulement vomir, mais tous sentent qu’elle parle en eux, et qu’elle parle d’eux-mêmes. En règle générale, la réponse est à la hauteur de la question posée par chacun.»
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Guérisseurs}}

Graal pour un certain public new âge, potion quasi magique pour bien des gens en quête de spiritualité ou versés dans l’introspection, «médicament» aux vertus insoupçonnées pour nombre de thérapeutes, l’ayahuasca est à la mode. En Occident, en particulier aux Etats-Unis et en Espagne, mais aussi en Italie, en Suisse, en Allemagne et, de plus en plus, en Scandinavie et en Europe de l’Est. Bien moins en France ou en Belgique, par exemple, où l’usage de ce psychotrope qui aurait la vertu de nous apprendre à nous connaître nous-mêmes (essentiellement sous la forme de visions, bien plus nettes et puissantes que les rêves) est rigoureusement interdit.

Cette décoction marron foncé au goût franchement répugnant provient d’Amazonie et contient de l’ayahuasca (une liane aux pouvoirs hallucinogènes, de son nom scientifique Psychotria viridis) et d’un arbuste appelé chacruna (Banisteriopsis, contenant du DMT, un agent psychoactif). Plus encore que d’autres substances naturelles induisant des états modifiés de conscience – peyote, san pedro… -, ce breuvage utilisé de façon ancestrale par des guérisseurs amazoniens suscite un formidable engouement.

La prise d’ayahuasca dans le cadre de cérémonies est illégale, ou dans le meilleur des cas «alégale» (qui profite d’un vide juridique), il est donc impossible d’évaluer précisément l’importance du phénomène. Mais après avoir consulté plusieurs chamans européens qui sont appelés à officier dans divers pays de l’UE, on peut tout de même affirmer que le psychotrope connaît un essor sur le continent.

Aux Etats-Unis, où la prohibition de l’ayahuasca est moins forte et où sa consommation est même autorisée pour deux sectes (dont celle de Santo Daime, une pratique syncrétique qui mêle croyances chrétiennes, africaines, indigènes et spiritualistes, et qui place l’ayahuasca au rang de divinité), le boom est spectaculaire. D’après le Centre de spiritualité de l’université de Minneapolis, on dénombrerait une centaine de cérémonies quotidiennes à New York, et autant à Los Angeles.

Si les Américains s’y intéressent depuis les années 70, tel l’écrivain William Burroughs qui la décrivait déjà comme «une plante aux propriétés mystiques, hallucinogènes et thérapeutiques», l’Espagne, elle, est la «porte de l’Europe». Et ce depuis trois décennies, lorsqu’y ont débarqué des adeptes du culte de Santo Daime. C’est à Ibiza qu’a eu lieu le premier congrès mondial consacré à cette plante, en 2014. Le deuxième s’est déroulé en octobre, à Barcelone, avec psychologues, anthropologues, guérisseurs, médecins…

{{Stupéfiant}}

Les autorités voient en l’ayahuasca un produit dangereux. Depuis 1971, la mixture est prohibée par une convention onusienne sur les substances psychotropes. Considérée comme un stupéfiant, elle est tout particulièrement dans le viseur de la France, où une Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) veille au grain. Ailleurs, comme en Espagne, la pratique est tolérée si le chaman détenteur de cette substance en fait un «usage contrôlé». Un chaman de Valence, qui a déjà passé une nuit au commissariat, explique : «Les cérémonies ne s’organisent que par le bouche à oreille, entre gens de confiance, il faut être prudent.»

Malgré les interdictions et limitations officielles, l’ayahuasca passionne les scientifiques de tout poil. Les thèses ne se comptent plus. Référence en la matière, l’Iceers, un institut basé à Barcelone, a placé l’ayahuasca au centre de ses études sur les plantes psychoactives en tant qu’outil thérapeutique. Pour Josep Maria Fericgla, docteur en ethnopsychologie, «il ne fait pas de doute que cette plante a le pouvoir d’accéder à l’inconscient et de provoquer des visions internes capables d’énormément aider à la connaissance de soi. On sait aussi qu’elle a un grand pouvoir pour lutter contre les addictions les plus fortes». «Contrairement aux messages alarmistes qu’on entend un peu partout, nous n’avons détecté aucun dommage neuronal sur les sujets qui ont ingéré la mixture. Pour autant, c’est un médicament très puissant qui peut entraîner des effets négatifs s’il n’est pas utilisé à bon escient», nuance José Carlos Bouso, directeur de projet à l’Iceers et docteur en pharmacologie.

{{Faits divers}}

Les dérives possibles et donc les risques sont bien réels. L’emballement pour ces cérémonies visionnaires a favorisé l’intrusion de charlatans ou d’organisations au marketing agressif, pressés d’obtenir des adeptes. Ils sont peu regardants sur les consignes de sécurité et les règles à suivre lors des rituels.

Une cérémonie regroupe entre une dizaine et une cinquantaine de personnes (parfois jusqu’à 100), elle se déroule sur environ cinq heures, le temps que dure l’effet du breuvage, et se déroule sous l’égide d’un chaman qui veille à la bonne marche du processus et vient en aide à des participants en difficulté. Un encadrement est primordial, dans la mesure où des réactions extrêmes (phase dépressive, crise de panique, transes euphoriques…) sont possibles. Sachant que les vomissements ne sont pas systématiques, de même que les visions : certains vivent des cérémonies où il ne se passe rien, d’autres ont des hallucinations intermittentes, ou longues et puissantes. «Il est d’autant plus important de bien ritualiser les prises qu’aujourd’hui la substance est accessible via Internet», précise Marc Axala, psychologue.

De fâcheux faits divers ont entaché la réputation de ces pratiques, notamment en Amazonie – Colombie, Pérou, Equateur, Brésil… -, où le «tourisme psychédélique» voit apparaîtredes pseudo-guérisseurs sans scrupule. En Europe aussi, certains ne pensent qu’à «faire du chiffre». «Or il faut avoir très présent à l’esprit que l’ayahuasca n’est pas pour tout le monde, il y a plusieurs profils de gens qui ne doivent pas y avoir accès», souligne Claudio Kutzwor, un Argentin initié par des guérisseurs péruviens en 1992 et installé depuis 2000 à Madrid, où il organise des cérémonies dans le cadre de strictes conditions de sécurité : pas question par exemple d’accepter des personnes sujettes à des troubles épileptiques, cardiaques ou psychiatriques. Lui et d’autres chamans ont d’ailleurs créé un collectif et un site web où tout néophyte désireux de participer à une cérémonie peut consulter un «code déontologique».

{{«Mère nature»}}

«Même les gens qui viennent dans un but récréatif ou pour expérimenter un truc nouveau se rendent compte que la plante a surtout une vocation curative», affirme Claudio Kutzwor. Chaman également formé auprès de guérisseurs péruviens, Francisco Prado s’enthousiasme : «Cette mode répond à une nécessité grandissante de revenir à l’essence humaine que nous avons oubliée, à renouer avec la mère nature que nous avons délaissée et à connecter avec notre être profond. Beaucoup désertent les religions qui sont aux mains de pouvoirs manipulateurs et veulent embrasser une spiritualité réelle, profonde. L’ayahuasca, à mon sens, en est l’un des meilleurs vecteurs.»

Mais pour l’anthropologue barcelonais Oscar Parés, la ferveur que suscite la mixture amazonienne bénéficie aussi d’un contexte de morosité généralisé, d’«un besoin grandissant de réponses existentielles dans une époque de vide idéologique et de désarroi spirituel. Pour preuve, le public est de plus en plus varié et nombreux».

(1) Le prénom a été modifié.

‍http://www.liberation.fr/planete/2017/01/26/espagne-ayahuasca-la-drogue-qui-remue-les-trips_1544280

Par François Musseau, correspondant à Madrid — 26 janvier 2017