Introduction

On ne peut qu’être indigné lorsqu’on lit ce nouveau livre de Bernard Dubois et qu’on connait conséquences catastrophiques autour des démarches de libération intérieure et de guérison des blessures proposées par M. Dubois.

Cette fois-ci, le loup se déguise en agneau, il feint de rentrer dans la tradition de l’Eglise catholique, de présenter ses « méthodes » comme apportant un bénéfice spirituel à l’être humain, une libération intérieure de tout ce qui nous entrave, pour plus d’amour, de consolation, de paix. Qui ne serait attiré à l’idée d’un tel programme et d’un tel résultat ? D’autant que la démarche psycho-spirituelle proposée (le mot n’est plus employé) se présente comme indispensable. Essayons de regarder de plus près ce nouvel ouvrage…

L’auteur commence par décrire les « blessures d’enfance » de Sainte Thérèse de Lisieux. C’est une relecture particulière de la vie et de l’enfance de Sainte Thérèse de Lisieux, qui ne présente pas en soi un grand intérêt, si ce n’est de vouloir convaincre le lecteur de l’importance du dépassement de la « blessure » (en quel sens ?) au plan de la vie humaine et chrétienne. La description de l’enfance de Thérèse de Lisieux et des maladies psychologiques (dépression) dont elle aurait souffert pendant son enfance donne cependant un bon exemple de l’amalgame entre le merveilleux et le psychologique, il ne manque plus que les exorcismes ! De fait, dans le psycho-spirituel dont Bernard Dubois se fait l’infatigable apôtre, un état dépressif ou maladif n’est jamais vu selon une rationalité biomédicale, mais il est toujours relatif aux blessures de l’enfance d’une part, à d’éventuelles influences maléfiques, d’autre part. Le seul intérêt de cette première partie est donc de nous montrer le type de relecture des situations vécues que fait cet auteur, dramatisant notamment la moindre séparation d’un enfant avec sa famille, ce qui n’est jamais vu comme s’insérant dans un processus éducatif normal mais comme l’origine d’une « blessure » (dont la responsabilité incombe aux parents, bien entendu). C’est du style : Maman est sortie, bébé a pleuré. On voit le niveau !
On voit déjà que tout repose sur une ambigüité fondamentale : la blessure est-elle à situer au plan spirituel, ou alors est-elle une sorte de problème psychologique ou identitaire qui serait replacé dans une perspective théologale ? On voit la confusion majeure et la malhonnêteté foncière de cet auteur : il assimile à la même réalité un mal au sens théologique, entravant donc la foi dans la perspective chrétienne, et un problème psychologique qui remonterait à ce qu’il appelle « les blessures de l’enfance », lesquelles sont évidemment très dramatisées. Il ne faut pas tout mélanger. Si on ne peut pas nier que des personnes portent en elles les conséquences de certaines difficultés dues au milieu familial ou éducatif, c’est se moquer que les exagérer au point de convaincre des personnes de 40 ou 50 ans qu’elles portent des conséquences énormes de ces blessures qui auraient été occasionnées par leurs familles et donc de provoquer des ruptures familiales. Or, c’est justement ce que fait M. Dubois dans l’initiative des retraites agapè du Puy en Velay, lesquelles ne sont que des sessions psycho-spirituelles déguisées, et ceci pour mieux se garantir face aux réclamations éventuelles de l’Agence régionale de santé qui pourrait y voir des psychothérapies sauvages hasardeuses et dangereuses, ce qu’elles sont. Considérer ces sessions comme des retraites permet aussi de les faire avaliser par l’autorité ecclésiale et de camoufler la relecture très particulière de vie qui est proposée derrière la pratique classique de la relecture de vie dans l’Eglise catholique. C’est la même stratégie dans ce livre : M. Dubois relativise complètement cette pratique supposée aboutir à la « guérison des blessures de l’enfance » et à la « libération intérieure » à une démarche spirituelle apparemment recevable par l’Eglise. C’est du camouflage.
Dans la suite du livre, l’auteur nous présente donc une vision très mystique, idéalisée, de la famille… Cela fait paradoxalement comprendre pourquoi certaines personnes, passées par les mains de M. Dubois et de ses sbires lors des fameuses retraites agapè, renient leurs familles et affirment: « Il n’y a jamais eu de famille Un tel ». Eh oui, si on oublie l’ordre naturel et si on n’accorde de légitimité à la famille qu’en fonction d’un équilibre, d’une spiritualité et d’une vie chrétienne parfaite, alors beaucoup de familles, croyantes ou non, n’ont plus de légitimité. Or c’est faux, on ne peut pas commencer par une vision mystique qui déterminerait tout, y compris l’existence des familles ; la famille a d’abord une existence naturelle. Faire d’abord de la famille une sorte de communauté humaine parfaite, à l’image de la Trinité chrétienne, conduira nécessairement à dire que beaucoup de familles n’existent pas ou n’ont pas existé en tant que familles. La famille est une donnée de la nature et de la société, elle existe comme telle, sous des formes d’ailleurs multiples aujourd’hui. Par ailleurs, l’universalisation du schéma blessure-guérison amène à une absurdité : la séparation définitive de la famille d’origine pour guérir, être soi-même, et finalement, pour une hypertrophie de l’ego. Bernard Dubois commence par le terme au lieu de commencer par le commencement. Sa vision de la vocation humaine et chrétienne semble juste en apparence…mais en réalité tout est inversé. Parce qu’il néglige la nature humaine et ses exigences, ses expressions, et qu’il impose une pseudo-mystique issue du christianisme, émotionnelle et éthérée, il aboutit aux conséquences opposées : il veut communiquer la vie et guérir des personnes, il leur communique la mort en transférant toute leur vie dans un cadre pseudo-mystique, induisant ainsi la nullité et l’inexistence de leur environnement familial d’origine, finalement réputé mauvais. De ce fait, il renforce l’Ego de personnes déjà déséquilibrées et plus préoccupées que jamais de guérir leurs prétendues blessures avant de s’intéresser aux autres (autre erreur, autre inversion).
Comme il fallait s’y attendre, le mal subi par l’enfant est l’objet d’une dramatisation invraisemblable et d’affirmations complètement gratuites, imposées de façon dogmatique. Ce genre de procédé est un véritable viol de l’intelligence et du jugement du lecteur. C’est de la manipulation mentale, c’est une forme de fascisme intellectuel. Je lis : « Qu’entend-on d’abord par blessure ? C’est une plaie, une fragilité intérieure qui résulte d’une situation extérieure ou d’un évènement passé. Elle se traduit par un dysfonctionnement psychique avec d’éventuelles répercussions spirituelles. Plus précisément, c’est une structure psychoaffective faussée qui perturbe nos relations avec Dieu et avec le prochain, ou la perception de nous-mêmes ». Or la plupart du temps, l’être humain surmonte les situations mêmes difficiles de son enfance et de son adolescence ; il est faux d’insinuer que ces situations engendrent des fragilités de façon quasi systématique, des dysfonctionnements et une perturbation de nos relations avec les autres et même avec Dieu, pendant toute la vie, car c’est bien cela qu’affirme M. Dubois. Beaucoup d’enfants qui ont été malades ou séparés de leurs parents, s’en sortent très bien à l’âge adulte. L’universalisation du schéma de la blessure qui devrait fatalement engendrer des problèmes pendant toute la vie est tout simplement fausse. Qu’il y ait des cas ou des situations perturbantes pendant la petite enfance avec des retards de développement et des difficultés d’autonomie, nous ne le nions pas, bien sûr, cela existe. Mais c’est le regard obsessionnel porté sur la blessure (qu’on voit comme une fatalité durable suite à n’importe quoi) qui est pervers.
La manière dont M. Dubois évoque la relation parent-enfant et enfant-monde extérieur est profondément choquante. D’abord, il ne semble voir dans l’éducation qu’un aspect psychoaffectif et moral, voire spirituel. Rien n’est dit sur les autres aspects de l’éducation qu’ils soient donnés par les parents ou par d’autres personnes. Par exemple, dans les textes de Bernard Dubois, la socialisation et les enseignements et éducations donnés à l’école ne sont jamais évoqués ! Or, c’est là que se joue une part essentielle de l’éducation. En lien avec ce point : la quasi-absence de référence au travail intellectuel dans l’éducation. L’enfant vu par Dubois est sans doute un jeune idiot, ou alors un être d’univocité, enfermé dans le psychoaffectif. Nous n’évoquerons pas toute la description que M. Dubois fait de la blessure, mais c’est ahurissant. Il écrit, p. 117 : « Ainsi, l’enfant peut être blessé de bien des façons par ses parents ou son entourage. Si sa mère par exemple est fréquemment indisponible à cause d’une longue maladie, il pourra interpréter cette situation qui dure comme abandon et donc, aussi, comme un manque d’amour. Cette impression, plus ou moins consciente, est susceptible de marquer durablement son psychisme, puis ses relations avec autrui » (p. 117). Comme on le voit, l’enfant de Dubois est l’enfant capricieux et un peu caractériel : là encore, c’est faux, tous les enfants ne sont pas ainsi, bien des enfants sont capables de comprendre et de surmonter l’absence du père ou de la mère dues à des raisons médicales, professionnelles ou autres. Dans d’autres textes, M. Dubois incrimine l’absence du père, lors de la naissance notamment, sans comprendre que le père, la plupart du temps, est au boulot pour gagner sa vie, tout simplement. On touche là à un point particulier de l’anthropologie de Dubois : l’idée que l’enfant se construirait, au moins dans les premières années, presque uniquement dans l’affectif, d’où l’importance accordée à ces fameuses blessures, le rejet ou l’ignorance des autres dimensions de la vie et de l’éducation. L’enfant est éduqué certes par les parents mais aussi par les autres adultes, très tôt dès la crèche ou l’école maternelle ; son éducation implique la socialisation. Socialisation, travail, économie, sont des dimensions quasi absentes de l’anthropologie familiale de Bernard Dubois : dans quel monde vit-il ou a-t-il vécu ? Ajoutons ici qu’au lieu de faire réfléchir les gens sur l’origine de leurs maux dans des blessures, réelles ou prétendues telles, il existe une thérapie toute trouvée, y compris pour les enfants et adolescents : le travail. C’est la thérapie par excellence. Le travail est un puissant auxiliaire dans le développement, l’équilibre et la maturation de la personne humaine.
J. Delignac

source : collectif CCMM des victimes et familles de victimes du psycho spirituel