TEMOIGNAGE RMC. Sofiane a passé la moitié de sa vie dans « Le Groupe », une secte musulmane qui a fédéré jusqu’à 200 adeptes entre la région parisienne et le Grand Est. Le gourou âgé de 40 ans prônait la polygamie, l’asservissement des femmes et l’éducation des enfants par la violence. « Le Groupe » a explosé en juillet 2021 après une plainte pour viol. Depuis, une information judiciaire est en cours à Troyes, le gourou a été mis en examen pour viols, complicité de viols, extorsion de fonds et violences sur mineurs et placé en détention provisoire. Sofiane, l’un de ses adeptes, est lui aussi inquiété par la justice. Et il raconte pour la première fois les sévices qu’il a subis, sur RMC.

« Le Groupe » a fédéré jusqu’à 200 adeptes entre la région parisienne et l’est de la France. L’imam prônait la polygamie, l’asservissement des femmes et l’éducation des enfants par la violence. Ce groupe religieux, qualifié de dérive sectaire par la Miviludes, a explosé en juillet 2021 après la plainte pour viol d’une de ses membres. Depuis, l’imam gourou a été mis en examen pour viols, violences sur mineurs et extorsion de fonds et placé en détention provisoire, cinq de ses adeptes ont également été mis en examen. Parmi eux, Sofiane, 32 ans, mis en cause pour viol et extorsion de fonds, est aujourd’hui sous contrôle judiciaire après un an de détention provisoire. Il estime être enfin sorti de l’emprise de son gourou.

« C’est paradoxal mais finalement, c’est en détention que je me suis rendu compte que j’étais libre, explique Sofiane. Parce qu’avant, je n’avais aucune liberté, je vivais selon les décisions du gourou, je dormais quand il m’autorisait à dormir. Il m’arrivait en détention de somnoler et de me réveiller en panique en sursaut et finalement, après une fraction de seconde, je ressentais un soulagement: ‘il n’est pas là je suis libre de pouvoir dormir’. J’ai été considéré comme son bras droit pendant des années. Je n’avais qu’une seule idée, c’était d’appliquer ce que mon père spirituel m’avait ordonné de faire. » D’ailleurs, quand Sofiane est interpellé, il garde le silence en garde à vue face aux gendarmes, comme le lui a intimé son gourou, celui qui a régenté sa vie depuis son adolescence.

Sofiane n’a que 15 ans quand il rencontre cet imam, de huit ans son aîné, qui officie dans une mosquée d’Ile-de-France, près de chez lui: « Ses prêches m’ont beaucoup attiré, c’était à la fois scientifique et aussi un imam très éloquent qui parlait très bien français. Moi, quand j’ai débuté les cours, il y a déjà beaucoup de monde qui venait à son domicile. Très tôt, il y a eu une forme de violence. Si les leçons n’étaient pas apprises, on était giflé. C’est peut-être étrange pour moi, c’était encore pour moi quelque chose de justifié ». Progressivement, cet imam va régenter tous les aspects de la vie de Sofiane, au-delà de la théologie.

« C’est lui qui nous donnait des objectifs au départ purement religieux et finalement petit à petit, il décidait de tout, de la personne avec laquelle on va se marier, le travail qu’on peut faire ou pas… Le fait de l’écouter, ça me permettait d’être un peu plus intime, de lui montrer mon respect, mon admiration, mon dévouement. J’ai été battu avec des bâtons des barres de fer, un jour menacé avec un couteau, frappé avec un radiateur. Alors que j’étais un jour en béquille à cause de lui, j’ai été battu avec ma propre béquille, j’étais plâtré à terre, encore battu en fait. Selon lui, un enfant doit être comme un objet, il ne doit pas être turbulent. Lorsqu’on le pose à une place, il doit apprendre à ne pas déranger. Il faut qu’il apprenne à se taire dès ses 9 mois. S’il n’obéit pas, il faut sévir par les coups. Comme il disait, il faut lui briser son courage tout jeune pour qu’il puisse être malléable plus tard. »

« J’EN ÉTAIS ARRIVÉ À DÉTESTER LA SEXUALITÉ »

Le gourou prononçait divorces et mariages temporaires pour imposer des relations sexuelles entre les différents membres. « J’ai subi des violences sexuelles, des masturbations forcées, j’ai dû aussi avoir d’innombrables relations sexuelles non consenties à la fois de ma part et de celles des partenaires, explique Sofiane. C’était vraiment une souffrance. Il m’arrivait d’avoir une vingtaine de rapports dans une journée et je n’en pouvais plus, j’en étais arrivé à détester la sexualité. Je l’acceptais parce qu’à l’époque, je me disais que c’était le prix à payer. Lui me disait à chaque fois que lorsqu’on aspire à l’excellence, on ne peut pas faire ce que la plupart des gens font, et devenir exceptionnel. »

« Aujourd’hui, j’attends que justice soit faite, que cette personne-là soit mise à l’écart qu’elle ne puisse plus reproduire les drames qu’elle a commis, confie Sofiane à RMC. J’essaye encore aujourd’hui d’avancer, de m’accrocher à ma famille, je pense à mes enfants. » Sofiane n’a pas vu ses enfants depuis deux ans. Il espère pouvoir les retrouver avec le dénouement de l’information judiciaire.

« Le gourou a poussé ses disciples à commettre des actes répréhensibles, estime l’avocat de Sofiane, Me Camille Radot. Des victimes se retrouvent aujourd’hui aussi mises en cause. Ça pose la question de la contrainte morale. L’objectif pour Sofiane aujourd’hui, c’est qu’il soit aussi admis en tant que partie civile. » Aucune confrontation entre Sofiane et son gourou n’est à l’ordre du jour et le parquet de Troyes évoque un « dossier d’instruction complexe qui nécessite des investigations longues ».

« Évidemment, je pense que moi aussi, j’ai ma part de responsabilité que j’assume pleinement, conclut Sofiane. Mais j’espère aussi pouvoir tourner la page me reconstruire et pouvoir avoir une vie saine et je dirais normale, que je n’ai presque jamais connue. »