Au cours de ces cinq dernières années, Juliano Verbard semble avoir opéré une véritable transformation, passant du statut de gourou à celui d’un homme reconnaissant ses erreurs. Comment s’est opérée cette évolution ?

Je pense que c’est le temps, l’univers carcéral, l’âge, la prise de conscience de ce qu’il a fait, le détachement du mouvement sectaire par sa non-implication au quotidien qui ont pu aboutir à cette évolution lente. Au début, je sentais totalement l’implication sectaire, il y avait comme un jeu de rôle entre Juliano Verbard et moi, son avocat. Il y a eu une évolution avec le procès de 2010. Car après ce procès, Juliano a renoué avec sa famille. Il a recommencé à voir ses sœurs et à sa mère. Et là, je n’ai plus eu le même homme et le même discours en face de moi. Il y a eu aussi le décès de sa grand-mère. Il l’a expliqué au procès. William Kamm lui avait affirmé qu’elle ne mourrait pas. Et son décès l’a profondément interrogé. La mort de sa grand-mère, le retour de sa famille de sang vers lui… Il a pu s’extraire progressivement de sa famille sectaire. Puis, seconde évolution depuis un an, à partir du moment où il a pu voir Fabrice Michel en prison. Ça a changé beaucoup de choses pour lui. Il a commencé à s’épanouir. À une époque, Fabrice et lui étaient complètement décharnés. Aujourd’hui, ils ont grossi, ils ont de bonnes têtes. Ils peuvent avoir une relation plus humaine.

Il y a eu aussi le procès de l’enlèvement d’Alexandre qui a semblé être un déclic…

C’est à mon sens le procès le plus important. Celui de cette année est complémentaire, c’est une suite logique. Ce qui a changé les choses, ce sont les auditions d’Alexandre et Corentin, beaucoup plus que les autres membres de la famille. Il y a eu une sincérité et une spontanéité dans le petit frère qui a touché Verbard. Après ce procès, j’ai vu un homme souriant, content de vivre, heureux. Auparavant, il y avait toujours une tristesse chez Juliano. Et après ce procès, j’ai senti quelqu’un de bien dans ses baskets, de bien avec lui-même. Parce que d’une part, il avait, en public, commencé à renier la secte, et à dire les choses telles qu’elles étaient. Et d’autre part, il s’était rapproché de Fabrice en prison.

Le procès de cette année a été marqué par de nouvelles déclarations de Verbard, ainsi que le pardon accordé par l’Église et un revirement de comportement, cette fois, de la part des autres adeptes…

En 2011, Mgr Aubry était venu parler de Juliano comme du diable. Et cette année, il est venu lui dire qu’il ne serait pas rejeté par l’Église. Car l’idée du catholicisme, c’est d’être ouvert. Leur réaction de l’année dernière était un peu sectaire finalement, et ils ont modifié leur approche cette année. Et ça a été très intéressant. Concernant les adeptes… En 2011, Corinne Michel a payé le prix fort de son comportement. Elle avait provoqué les jurés en voulant se faire passer pour la grande prêtresse. Et elle a été la première à fondre en larmes au moment du verdict. Je crois que la secte a été marquée par les propos de Juliano de l’an passé quand il a commencé à dire que William Kamm et Saint-Charbel, c’était des conneries. Cette année, la stratégie de la secte n’était pas sur le sacrifice. Mais au contraire, de sauver Graziella. Et il est extrêmement positif de voir cette jeune mère de famille tout faire pour ne pas aller en prison. En ce qui concerne Juliano, il a tout de même reconnu cette année qu’il n’avait jamais eu de visions. Et ce n’est pas rien de dire ça en public. Les mots sont importants.

Après le procès, la représentante du ministère public Danièle Braud, s’était confiée au JIR en expliquant qu’elle avait mal vécu des attaques personnelles venant de plusieurs avocats lors des plaidoiries. Regrettez-vous certains mots ?

Je ne regrette absolument rien. Et j’assume parfaitement toute ma défense. Très sincèrement, j’ai toujours apprécié cette représentante du parquet. Mais la passion et la rancœur sont retombées et nous avons fini par nous serrer la main. Mais concrètement, ça faisait cinq ans que je parlais d’une exécution judiciaire et d’une diabolisation de Juliano Verbard. Et finalement, cette exécution n’est pas intervenue. Au contraire Verbard s’est petit à petit dédiabolisé. Alors, lorsqu’en fin de parcours, on me ressort la diabolisation de Verbard, avec des réquisitions qui ressemblaient à une exécution judiciaire ! 20 ans avaient été demandés pour Verbard ! Juliano essayait de tourner la page et d’aller dans l’apaisement et le reniement de tout ce qui a conduit à ces actes criminels. Donc la défense ne pouvait qu’être violente et virulente, en opposition à une attaque inappropriée. J’ai répondu violemment et je l’assume pleinement.

Vous avez revu Fabrice Michel et Juliano Verbard depuis le procès ? Dans quel état d’esprit sont-ils aujourd’hui ?

Oui, je les ai revus. Et leur seule préoccupation aujourd’hui c’est de savoir quand est-ce qu’ils vont partir de la Réunion. Ils ont déjà fait la demande. Mais quand ? Où ? C’est une négociation entre eux et la pénitentiaire. Je n’interviens pas. Si ça se passe mal, qu’ils sont séparés, ils peuvent ensuite faire des recours administratifs. Mais on n’est pas dans cette logique-là. Ils aimeraient être ensemble. C’est déjà arrivé à Biarritz, que deux hommes pacsés se retrouvent dans la même cellule. Pour une fois que l’homosexualité présente des avantages ! Ici, la notoriété de Verbard est un handicap. Lorsqu’il sera transféré en métropole avec Fabrice Michel, il pourra vivre une vie de détenu plus ordinaire. Il pourra poursuivre ses formations, travailler, gagner un peu d’argent, indemniser les victimes. Et il aura une vie carcérale plus acceptable. Qui lui permettra, j’espère, de revivre un jour en société. Leur seconde préoccupation, c’est de savoir combien d’années de prison ils vont devoir effectuer.

Où en est-on dans les peines ? C’est particulièrement compliqué de savoir concrètement le temps qu’ils passeront en prison…

Oui, en effet. Il semblerait que la logique juridique soit sur un non-cumul, mais il y a des résistances liées à l’existence de certaines jurisprudences. Est-ce que le parquet général décidera de lui-même d’accorder la réduction légale à trente ans ? Je ne sais pas. Mais tout de même, trente ans, c’est déjà beaucoup. Mais aujourd’hui, on n’en n’est pas là. Concrètement, si on a cette confusion à trente ans, Juliano Verbard pourra sortir dans… Dix ans environ. Et un peu moins pour Michel.

Avec le recul, vous considérez que Verbard a payé cher ses crimes et délits ?

Oui. Je pense que Verbard a pris cher sur les affaires de viol de jeunes garçons. Car en cumulé, on est quand même à 20 ans, ce qui est le maximum en la matière. Au moment où ces affaires ont été jugées, Verbard s’était rendu coupable de nombreux autres faits. Il ne s’était pas présenté devant une cour d’assises, il avait continué ses viols pendant sa cavale et il avait participé à un double-enlèvement. Ça fait beaucoup. On jugeait une image, un mythe, le petit lys d’amour ! Car on n’enlève pas de la tête des jurés ce qu’il a fait par ailleurs. C’est la particularité de ce dossier. Il a pris cher pour ça. Mais pour le reste, non. Pour l’enlèvement, la peine était juste. Et pour l’évasion aussi, bien que ce soit un peu élevé. Mais il y a quand même eu provocation de la société et de l’ordre public. Aujourd’hui, je pense qu’il a compris que l’évasion a été une énorme connerie qui a mis une ombre indélébile sur tous les procès. Car toute sa vie, Juliano Verbard sera sous la surveillance de la société. Et c’est normal. Avec ce qu’il a fait, la société le regarde et lui dit : On est obligé de vous surveiller comme l’huile sur le feu, Monsieur !

En tant qu’avocat que retiendrez-vous de ces cinq années de défense de Juliano Verbard ?

C’était passionnant. Il ne nous tombe pas un dossier comme ça tous les jours. Surtout qu’en 2007, je commençais en tant qu’avocat dit pénaliste. Je n’avais aucune réputation quelle qu’elle soit. J’étais de permanence en garde à vue. Et évidemment, tous mes confrères ont pensé que je l’avais démarché. Mais non. J’ai vu huit personnes en garde à vue, dont Juliano Verbard. Je lui ai expliqué ce qu’il allait se passer par la suite, qu’il allait être présenté devant un juge d’instruction et devant un JLD – ndlr, juge des libertés et de la détention – et qu’il aurait besoin d’un avocat. Il m’a dit : « Est-ce que ça peut être vous ? ». Je lui ai dit oui. Ce dossier a été passionnant. La personnalité de Juliano, le fait d’être mêlé à un mouvement sectaire… Vous observez, vous analysez, vous tentez de prendre du recul et vous avancez prudemment. Il faut affronter les médias, faire très attention aux propos tenus, à tout ce qui peut sortir. Verbard m’a remercié pour la première fois après le procès de l’enlèvement. Il était content de la façon dont tout s’était passé. Et cette année, j’ai défendu le couple car il n’y avait plus de conflit d’intérêt. Pour beaucoup, je resterai l’avocat de Juliano Verbard, et même l’avocat de Petit Lys d’Amour. Ce qui est faux, car je suis l’exécuteur du Petit Lys d’Amour ! J’ai défendu un mythe pour le ramener à son humanité. Si je suis associé à tout jamais à ce dossier, moi-même je n’oublierai jamais ce dossier. Comme disait Vergès, que j’avais cité lors du dernier procès : « Plus l’accusation est grande et plus le devoir de défense est grand ». Et question accusation, j’ai été servi !

source :
http://www.clicanoo.re/332004-l-interview-de-l-avocat-de-juliano-verbard.html

Clicanoo.re / 16 juillet 2012
par Frédérique Seigle