Et si la sociologie s’était trompée ? Et si, en privilégiant l’hypothèse de la discrimination et de l’abandon social dont seraient victimes certains Français issus de l’immigration, elle avait négligé d’autres facteurs, culturels ou religieux, plus déterminants pour expliquer la tendance de certains jeunes à la violence ou à la radicalité ? L’hypothèse est défendue dans la Tentation radicale (PUF) par les chercheurs Anne Muxel et Olivier Galland. Publié ce mercredi, l’ouvrage est le fruit d’une enquête d’ampleur menée auprès de 7 000 lycéens, dont la méthodologie fait déjà débat.

Toutes religions confondues, un tiers des jeunes interrogés estiment qu’il est normal de «participer à une action violente pour défendre ses idées». Près d’un tiers ne s’est pas senti concerné par la minute de silence en hommage aux victimes des attentats de Charlie Hebdo.Sept sur dix pensent que les médias n’ont pas dit toute la vérité sur le sujet. A l’heure de la défiance généralisée à l’égard des institutions, «une minorité significative de ces jeunes est concernée par des idées radicales, et, pour certains, par l’idée que la radicalité violente peut trouver une justification», concluent les auteurs.Menée durant trois ans dans 23 lycées des académies de Lille, Créteil, Aix-Marseille et Dijon, cette étude statistique repose avant tout sur des données quantitatives, complétées par quelques dizaines d’entretiens. Les jeunes, âgés de 15 à 17 ans, ont répondu à un QCM portant sur leur lien avec la religion, leur appartenance politique, leur regard sur des délits plus ou moins graves (conduite sans permis, violences contre la police…), leur manière de s’informer. L’objectif n’était pas d’expliquer le passage à l’acte d’une petite minorité tombant dans le terrorisme. Mais de cerner un état d’esprit plus général, un «halo de radicalité», une multitude d’actes ou de postures montrant la tentation de rompre avec le «système politique, économique, social et culturel, et, plus largement, avec les normes et les mœurs en vigueur dans la société». Une formulation très large, peut-être trop, qui regroupe conduite sans permis, vote contestataire et tentation jihadiste.

D’un chapitre à l’autre, le livre cherche à étudier les facettes de ce phénomène : de la «radicalité informationnelle» liée à l’attrait du complotisme chez les jeunes, à la radicalité politique «protestataire», qui pourrait être la «nouvelle norme de politisation » des lycéens, selon la politiste Anne Muxel.

Mais dans la Tentation radicale, c’est la radicalité religieuse qui écrase le reste. Sans doute en raison du contexte dans lequel est née l’enquête. Au lendemain des attentats de novembre 2015(1), le président du CNRS, Alain Fuchs, lance un appel à projet pour encourager les chercheurs à creuser «tous les sujets pouvant relever des questions posées à nos sociétés par les attentats et leurs conséquences». Beaucoup sont alors réticents. «Certains dénonçaient un « affichage politique », raconte le sociologue Olivier Galland. Ce n’était pas notre avis.»

Surreprésentation

Olivier Galland et Anne Muxel proposent alors un protocole d’enquête reposant sur une hypothèse affirmée dès les premières pages mais peu discutée : «La radicalité religieuse est présente dans toutes les religions, mais aujourd’hui, ses manifestations les plus évidentes sont associées à une certaine conception de l’islam.» Pour vérifier ce prérequis, les auteurs constituent un échantillon d’enquête qui surreprésente les lycées populaires de zones urbaines sensibles (ZUS) et les jeunes musulmans, à hauteur d’un quart des enquêtés (on estime que les musulmans représentent 7 % de la population française), soit à égalité avec les chrétiens, contre 40 % de personnes sans religion. Les juifs représentent 1 % de l’ensemble.

Avec ce panel significatif mais non représentatif de la population française, un premier résultat saute aux yeux : les jeunes musulmans se distinguent très nettement par leurs valeurs, leur conception de la citoyenneté ou de la religion. Les auteurs observent dans tous les lycées de l’enquête un «effet islam». Celui-ci expliquerait la plus grande radicalité idéologique des lycéens musulmans (souvent considérés par les auteurs, sans nuances, comme un ensemble homogène), tout comme leur soutien aux actes violents – religieux ou non – qu’on retrouve davantage chez eux que chez les chrétiens ou les athées. Ce facteur culturel prime sur tous les autres paramètres testés, tant les résultats scolaires de l’élève que la situation économique des parents ou le sentiment de discrimination. «La radicalité religieuse ne semble pas être principalement la fille de l’exclusion socio-économique, et sa racine spécifiquement religieuse semble forte», concluent les auteurs. Mais, en concentrant leur enquête dans les ZUS, les chercheurs ne se sont-ils pas privés des classes moyennes musulmanes, qui, les premières, fuient ces lycées ségrégués ?

Les lycéens musulmans interrogés sont ainsi profondément marqués par l’«absolutisme religieux» qui consiste à penser que leur religion est la seule à détenir la vérité, et qu’elle explique mieux la création du monde que la science. Dans les lycées de l’étude, les musulmans sont 5,4 fois plus absolutistes que les chrétiens. Ils se distinguent aussi par leur «antilibéralisme culturel», appréhendé par deux questions : l’homosexualité est-elle «une façon comme une autre de vivre sa sexualité ?» ; «Le rôle principal des femmes est-il de s’occuper de la maison et des enfants ?» Conclusion sans appel des auteurs : «Le mouvement de sécularisation qui a gagné les sociétés européennes, et tout particulièrement la France, ne semble pas les avoir touchés.» Parmi les jeunes qui ne se sont pas sentis concernés par la minute de silence, parmi ceux qui sont attirés par les thèses complotistes, les musulmans sont encore, proportionnellement, plus présents. Et si les auteurs notent, enseignement important, que la tolérance à la violence religieuse s’explique davantage par la tolérance à la violence en général que par sa religion, ils indiquent que les musulmans valident malgré tout plus que les autres l’idée de «combattre les armes à la main pour sa religion».

Offensive

Ces conclusions remettent en cause tout un courant de la sociologie française pour laquelle le profil économique et social des individus est l’une des principales clés d’explication de leurs comportements. La Tentation radicale est ainsi la dernière salve d’une offensive qui divise violemment la discipline depuis quelques années, et plus encore depuis la sortie en octobre dernier du livre le Danger sociologique (PUF) d’Etienne Géhin et Gérald Bronner – ce dernier étant justement à «l’initiative scientifique» du livre de Galland et Muxel. En novembre, un dossier de la revue le Débat (Gallimard) auquel participaient Bronner, Galland, mais aussi Dominique Schnapper, relançait la critique. La discipline serait devenue nocive : trop idéologique, pas assez scientifique, victimaire, elle chercherait à excuser plus qu’à expliquer.«Il est urgent de faire front face aux innombrables avatars de la sociologie critique qui gangrènent notre discipline, dans une dérive potentiellement suicidaire», concluait Nathalie Heinich dans le Débat.

Cette conception est loin de faire l’unanimité, comme en témoignent les réactions de plusieurs sociologues visés par la polémique, interrogés par Libération. «Les résultats d’Olivier Galland reviennent à dire que quelque chose d’intrinsèque à l’islam mènerait à la radicalité, voire à la violence», commente le démographe de l’Ined Patrick Simon, qui a codirigé la grande enquête «Trajectoire et Origine», menée en 2008-2009, sur la diversité des populations en France. «Il fait de « l’orientalisme » : à travers ses questions, il crée un univers exotique où les lycéens musulmans se distingueraient des autres. Certes, il est atterrant que des jeunes préfèrent croire la religion plutôt que la science. Mais est-ce le meilleur indicateur de rupture avec le monde social ?» poursuit Simon.

Exemple : pour mesurer l’adhésion au principe de laïcité, Galland s’appuie sur deux questions : les jeunes sont-ils favorables aux menus de substitution dans les cantines et au port du voile à l’école ? Deux sujets qui concernent avant tout, au quotidien, les musulmans. Olivier Galland nuance : «Sur les cantines, la question est neutre. En revanche, celle sur le voile ne l’est pas et nous l’avons regrettée. Nous l’avons peu utilisée dans nos statistiques.»

«Subjectivité»

Auteur de plusieurs livres sur la radicalisation (le Nouveau Jihad en Occident, Robert Laffont, mars), Farhad Khosrokhavar pointe aussi les limites des enquêtes par questionnaire. «Les lycéens ont coché des cases, et ce travail manque cruellement d’une dimension anthropologique. Des discussions avec ces jeunes auraient sans doute amené des enseignements différents. Pour comprendre, il faut pénétrer leur subjectivité», insiste le sociologue, directeur d’études à l’EHESS. «L’étude montre que 20 % à 30 % des musulmans sont fondamentalistes, d’autres enquêtes françaises et européennes l’ont déjà établi. Mais ici, les chercheurs, non spécialistes des religions, n’ont pas vu que ces jeunes peuvent instrumentaliser leur appartenance religieuse, l’utiliser comme une provocation, pour contrer leur sentiment d’humiliation. « L’effet islam », en soi, ne veut rien dire si on ne décrypte pas ce que signifie le fait de se dire musulman. Il ne s’agit pas d’ »excuser les jeunes », mais de contextualiser.»

Jeune, radicalisé, musulman. Des chercheurs en ont fait une catégorie d’étude. Mercredi matin sur France Inter, Guillaume Peltier, vice-président de Les Républicains, en faisait déjà un cheval de bataille.

(1) Et non pas immédiatement après ceux de janvier 2015, comme indiqué par erreur dans une précédente version.


Les chiffres chocs de l’étude

– D’après l’analyse menée sous la direction d’Anne Muxel et Olivier Galland auprès de 7 000 lycéens de 15 à 17 ans : 32% des musulmans sont «absolutistes» en matière de religion, contre 6% des chrétiens, 14% des fidèles d’autres religions, 1% des sans-religion, 11% du total des enquêtés.

– Un tiers des jeunes interrogés estiment qu’il est normal de «participer à une action violente pour défendre ses idées». 20% des musulmans déclarent «acceptable dans certains cas, dans la société actuelle» de «combattre les armes à la main pour sa religion», contre 9% des chrétiens et 6,5% des sans-religion.

– Un quart des lycéens ne condamnent pas totalement les auteurs des attentats de janvier 2015 (45% des musulmans). Les lycéens les plus tolérants à la violence en général ont 6 fois plus de chances que ceux qui la soutiennent le moins de justifier la guerre religieuse.

– 81% des musulmans choisissent la religion contre la science pour expliquer la création du monde contre 27% des chrétiens.

source : Par Sonya Faure et Thibaut Sardier La Tentation radicale (PUF) par Anne Muxel et Olivier Galland