S’il ne sied pas à l’historien de conjecturer sur le futur de l’humanité, il peut néanmoins s’essayer à dégager -dans le présent et dans le passé proche- certaines tendances suffisamment cohérentes pour qu’il en ressorte des virtualités émergentes. En ce sens, et seulement en ce sens, il s’avère possible de tenter l’expérience d’une prévision à court terme sur l’avenir de la religion en Occident.

Nombreuses sont aujourd’hui les transformations qui affectent cette portion du monde, héritière de la tradition judéo-chrétienne, et qui se répercutent inévitablement sur la dimension religieuse. Nous vivons en effet dans une société multipolaire, globalisée et de plus en plus influencée par une complexité économique « désenchantée » qui fait éclater les frontières nationales et marginalise progressivement le politique. Cette dynamique alimente une mobilité accrue des populations en quête de prospérité, impulsion puissante qui remue notre monde et précipite les contacts -pas toujours sereins- entre ethnies et cultures différentes.

De plus, la vie quotidienne du troisième millénaire est désormais résolument online, c’est-à-dire qu’elle s’ouvre à un nouvel environnement numérique virtuel qui ne connaît pas de frontières et de références spatio-temporelles dures. Internet, globalisation, flux migratoires, culture plurielle et postmoderne… On pourrait condenser tout ceci dans le qualificatif troublant proposé par le sociologue Zygmunt Baumann: « liquide » est donc devenu cet univers humain qui nous entoure depuis quelques décennies déjà.

Or, force est de constater que cette liquidité déteint ostensiblement sur le système religion, même quand celui-ci se fige en une forme dure et aiguisée au point d’en devenir dangereux. Car, paradoxalement, il n’y a rien de plus instable et altérable qu’une religion qui se prête à la manipulation intégriste sous prétexte, d’une part, de rétablir une pureté mythique des origines (qui, de fait, n’a jamais existé) ou, d’autre part, de justifier un impérialisme économique et géopolitique sans scrupules.

Ce que les chercheurs constatent, souvent avec un certain malaise, c’est la croissante difficulté à définir ce qu’est la religion dans un univers dont les mutations sont accélérées de manière exponentielle. Il suffit de penser au foisonnement des messages religieux qui explosent sur le net, au rythme des innombrables bricolages d’utilisateurs dont l’identité est constamment renégociée selon le goût ou le besoin du moment. On a voulu définir le type du croyant de notre époque, qui vit une religion en mouvement, comme celui du « converti » ou du « pèlerin »: car il bouge, il voyage d’un paradigme à l’autre au gré de ses nécessités individuelles, dans un monde où les références culturelles sont de plus en plus changeantes. Cette situation n’est pas sans rapport avec le retour de la religion comme marqueur identitaire fort, parfois même conflictuel: c’est précisément quand les frontières culturelles s’estompent au bénéfice de la réduction du citoyen à consommateur universel (ou à esclave de la production des biens de consommation) que celui-ci, désorienté, cherche sinon fabrique un repère solide où ancrer son identité.

Les institutions religieuses traditionnelles ont du mal à s’adapter à tout cela, la mise à jour n’étant jamais assez rapide par rapport aux transformations sociales: à l’époque de la culture mémétique, de la diffusion presque instantanée de messages, symboles et autres éléments culturels influents, comment les structures, les traditions, les hiérarchies peuvent-elles suivre ? Solides dans un monde liquide, elles risquent de sombrer. Il y a là une ligne de tendance claire, que l’on a cru auparavant pouvoir expliquer avec le phénomène de la sécularisation. Perte d’influence dans la sphère publique des religions institutionnelles, la sécularisation n’est désormais plus – en ce nouveau millénaire – le centre d’intérêt du religieux: car ce dernier, expression d’une éternelle soif de sens et d’un irréductible besoin d’espoir, se métamorphose et revient sous des formes à ce point différentes qu’on veut maintenant lui donner le nom de « spiritualité ».

En Occident, la frontière distinction entre la croyance et la non-croyance est en perte de pertinence, car là n’est plus vraiment la question : les absolus sont le lieu d’une décision individuelle qui les désigne comme relatifs face à la collectivité. Et ce, dans un milieu où la distinction frontière entre privé et public est de plus en plus poreuse. Les structures de plausibilité d’une vérité métaphysique cohérente et collective se désintègrent au bénéfice d’un pluralisme variable où l’expérience personnelle l’emporte sur la référence aux traditions religieuses et aux « grands récits » de l’Occident, c’est-à-dire à un passé spirituel ou intellectuel partagé.

La question du futur de la religion rejoint en quelque sorte celle – qui taraudait le philosophe Carl Schmitt – du destin de la politique à l’aube de la modernité. La découverte de l’Amérique et l’émergence de la navigation comme lieu de redéfinition des équilibres géopolitiques et religieux avaient bouleversé les normes régissant les relations entre les états. À un « nomos (loi, norme) de la terre » s’opposait alors un « nomos de la mer », porteur d’une nouvelle vision du monde qui ne pouvait plus se fonder sur des structures étatiques liées à la terre, mais devait se redéfinir en fonction du pouvoir maritime lié à la supériorité technologique. La religion traverse, comme bien d’autres dimensions de la vie humaine en ce siècle, une épreuve semblable: l’environnement globalisé, liquide, mobile, interconnecté et économiquement complexe et instable, dans lequel évoluent les sociétés occidentales contemporaines, impose une reconfiguration majeure. Une chose est certaine, la religion devra apprendre à maîtriser le « nomos de la mer » pour naviguer dans ces eaux nouvelles.

source :
par Fabrizio Vecoli, Professeur à l’Université de Montréal, directeur du Centre d’Étude des Religions (CERUM)-
http://www.huffingtonpost.fr/fabrizio-vecoli/la-religion-en-occident-futur_b_7216224.html