Religion • Ouverte fin juin à la rue de Lausanne, à Fribourg, une librairie crée l’émoi au sein de la population. En cause, un mot, «scientologie». Petit tour d’horizon des réactions.

«C’est incroyable qu’on leur donne ainsi pignon sur rue!», s’insurge une dame. Visiblement, l’implantation de la nouvelle librairie scientologue, ouverte à la fin juin, et pour deux mois, à la rue de Lausanne, à Fribourg, ne passe pas inaperçue.

Les réactions sont partagées. Entre grogne des commerçants et indifférence, peur ou intérêt. S’il n’y a pas foule, quelques curieux se risquent néanmoins à l’intérieur, tandis que d’autres fuient à toutes jambes. «Je ne comprends pas qu’on autorise la présence de la scientologie. Pour moi, ce n’est pas une religion mais une secte. Son influence me fait peur. Elle prend les plus faibles pour les endoctriner», avoue Véronique, 28 ans. «Je suis très méfiant vis-à-vis de sa doctrine», confie un quadragénaire.

Commerçants en rogne
Les commerçants alentour font la grimace: «En Suisse, nous disposons de la liberté de commerce, d’accord. On pourrait donc se dire chacun ses affaires», explique un commerçant de la rue de Lausanne. «Mais dans ce cas, il ne s’agit pas d’une librairie: les vendeurs de La Bulle ne vont pas sortir dans la rue me dire d’acheter un de leurs livres! C’est cet aspect racoleur qui me dérange. Et si, parfois, il est vrai qu’on se fait des idées sur une religion, les limites floues de celle-ci me gênent.» Lucia, 23 ans, serveuse, renchérit: « Ce qui m’a beaucoup dérangée, c’est de les voir distribuer des tracts sur notre terrasse, alors que nous-mêmes n’en avons pas le droit! De plus, à Fribourg, canton catholique et croyant, cela me semble peu approprié.» Un peu plus loin, même son de cloche: «Leur démarche m’inquiète et m’énerve. Selon moi, ils n’ont vraiment pas leur place au milieu des commerces», explique Martina Heldstab, 29 ans, de Berne, qui travaille chez Vom Fass. Tandis que du côté du confiseur Bertherin, Catia Saraita, 22 ans, employée, se dit indifférente.

Contactée, la police locale explique: «Cette implantation n’est pas de notre ressort. Il n’y a pas besoin d’autorisation, en vertu de la liberté de commerce», explique Philippe Fragnière, chef du secteur police locale à Fribourg. «Et comme il ne s’agit pas d’un restaurant, aucune patente n’est nécessaire. Le local a donc simplement été loué par une régie (la régie en question n’a pas pu être jointe, ndlr)».

Quant aux plaintes des commerçants concernant la distribution des flyers, «il n’est pas facile de prendre les contrevenants sur le fait, et nous ne pouvons nous baser uniquement sur des dires. Mais si cela s’avère, nous prendrons les mesures nécessaires et en traiterons avec la police cantonale», assure Philippe Fragnière.

«Nous sommes ouverts»
Face à cette avalanche de critiques mêlées de peurs, les principaux intéressés restent sereins. «Nous avons ouvert cette librairie pour changer notre image», explique Daniel Schürch, 56 ans, un des responsables de cette librairie pour l’organisation scientologique de Lausanne. L’échoppe sera en place jusqu’à la fin août avant que les locaux ne soient reloués. «Notre but est de changer notre manière de communiquer. Les gens peuvent voir que nous ne sommes pas secrets. Nous voulons lutter contre les a priori. Leur peur est souvent le fait d’informations erronées. S’ils venaient se rensei-gner, ils changeraient d’opinion», explique-t-il.

«La scientologie, c’est apprendre comment apprendre, c’est une philosophie religieuse appliquée», détaille Daniel Schürch. Accusé de s’attaquer aux faibles et aux pauvres, il réplique: «C’est illogique. Quelqu’un de faible, par exemple dépendant des drogues, ne pourrait pas analyser correctement son psychisme. Pour le reste, comment voulez-vous prendre de l’argent à ceux qui n’en ont pas?» La vérité est, selon lui, que la scientologie fonctionne et permet de s’améliorer, mais laisse totale liberté à celui qui la suit d’adhérer ou non à la philosophie. Il se dit ravi des réactions positives des visiteurs de la rue de Lausanne.

Méthode trop intrusive
«La scientologie m’apporte quelque chose, elle est une philosophie de vie», dit Yann*, Fribourgeois de 26 ans, dont le père et la mère sont scientologues. Si la plupart de ses amis acceptent son appartenance, certains ont plus de peine, d’où son anonymat. Pourquoi est-ce si mal perçu selon lui? «Je reconnais que la scientologie a un problème de communication. Je ne suis pas toujours d’accord avec ses adeptes, ils vont parfois trop loin. Notamment lorsqu’ils révèlent trop tard le prix d’une séance ou qu’ils se font envahissants, lors du démarchage dans la rue. Mais les scientologues ne sont pas tous des «méchants», dit-il en souhaitant que son Eglise puisse améliorer son mode de communication et changer son image.

Un pari qui semble encore loin d’être gagné à Fribourg… I

*Prénom d’emprunt

Déjà Plus d’un demi-siècle de scientologie
Selon l’estimation des observateurs–aucun chiffre n’étant disponible pour le prouver–la scientologie serait en phase stable, voire en baisse en Suisse. Le mouvement reste néanmoins dynamique, nuance Jean-François Mayer, fondateur et directeur de l’Institut religioscope. Il évoque notamment l’ouverture de nouveaux centres, dont celui de Fribourg (lire ci-dessus), qui se cherche déjà un nouveau toit en prévision de l’échéance de son bail à la fin du mois d’août.

Il avance quelques facteurs pouvant expliquer cette diminution: «L’idée de base de la scientologie peut continuer à séduire. Mais son image de marque en Suisse est négative, même si les controverses sont moindres que dans les années 1980-1990». D’autre part, la «Dianétique», livre fondateur de la scientologie, vise à surmonter les restes d’expériences passées pesant sur le psychisme et développer son potentiel. Et il existe désormais de très nombreuses techniques de développement personnel qui font concurrence à la scientologie et ne sont pas inscrites dans une telle structure, explique Jean-François Mayer.

A Fribourg, malgré la présence d’un centre de scientologie dans les années 1960-1970, et les quelques stands qui apparaissent parfois, le mouvement est resté discret. Cette récente implantation pourrait signifier, selon le spécialiste, qu’ils recherchent un nouveau public.

A la foisphilosophie, religion appliquée et approche sur le développement personnel, la scientologie propose des cours payants, ce qui contredit la perception habituelle du fonctionnement d’une religion, explique Jean-François Mayer. L’arrivée d’internet a en outre changé les règles du jeu. La scientologie a été un des premiers groupes dans les années 1990 à être engagé dans une cyberguerre avec ses opposants. Elle a vivement réagi à la mise en ligne par ceux-ci de textes confidentiels–protégés par copyright–et continue de faire l’objet de controverses sur le net, précise Jean-François Mayer.

Fondée sur le livre «La Dianétique» publié en 1950 par l’Américain Ron Hubbard, la scientologie se structure véritablement en 1954 avec la fondation d’une première Eglise de scientologie. En 1986, Ron Hubbard décède. C’est aujourd’hui David Miscavige, né en 1960, engagé depuis l’adolescence dans le mouvement, qui dirige la scientologie. NR

source :
16/08/2012
La Liberté
par Nicole Rüttimann

http://www.laliberte.ch/grandfribourg-sarine/la-scientologie-arrive-a-fribourg