Donatien Le Vaillant, le chef de la Miviludes, met en garde contre les dérives liées aux pratiques ésotériques.

Comment savoir si l’on fait face à un « dérapeute » ? Quel comportement adopter si un proche se trouve sous emprise ? Les conseils du magistrat qui dirige la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires.

L’Express : L’engouement pour ces croyances vous inquiète-t-il ?

L’ésotérisme se perd dans la nuit des temps, les interrogations qu’il reflète se trouvant dans la nature humaine. Le contexte actuel s’avère propice à son développement, avec la perte d’influence des grandes religions et la succession d’épreuves collectives que nous traversons, comme les attentats, le réchauffement climatique ou le Covid. Les confinements ont été de grands moments de perte de repères et de décisions de réorientation, notamment professionnelle. Avec la crise sanitaire, l’usage du numérique s’est encore développé. Or il s’agit d’un moyen extraordinaire de toucher de nouveaux publics de manière très simple. Tous ces ingrédients s’additionnent pour favoriser les dérives qui peuvent être liées à ces croyances. Et, de fait, nous avons clairement une montée du nombre de signalements dans ce domaine très nébuleux, que ce soit en lien avec le chamanisme, le féminin sacré ou encore les écovillages, pour ne citer que quelques exemples.

En quoi l’ésotérisme est-il propice aux dérives sectaires ?

L’ésotérisme représente par définition un ensemble d’enseignements secrets réservés à des initiés. C’est du pain bénit pour les individus mal intentionnés. Dans la phase de séduction, le gourou va pouvoir dire qu’il a choisi une personne parce qu’elle fait partie des élus en capacité de comprendre son message. Il va apporter des explications à d’éventuelles épreuves, aider à « trouver du sens » à l’existence. Cela peut être très déculpabilisant : si vous souffrez d’une dépression, ce ne sera par exemple pas votre faute, mais l’héritage de votre grand-mère maltraitée dans son enfance. Il ne s’agit pas de critiquer des croyances – chacun a le droit de croire ce qu’il veut –, mais de mettre en lumière les mécanismes de la mise sous emprise.

“Garder le contact est essentiel, car évidemment les gourous cherchent à couper leurs cibles de leur entourage”

Quels en sont les signes ?

Au départ, la victime se trouve souvent pleine d’une énergie nouvelle donnée par les promesses de réalisation de ses rêves. Il faut se méfier si l’on est ensuite conditionné pour ne pas en parler à un proche, si l’on est plongé dans un univers secret. Si en plus on vous demande de changer de mode de vie, si le monde extérieur fait l’objet de dénigrement, s’il n’y a pas de possibilité de discussion, ou si vous êtes confronté à des exigences financières croissantes, alors tous les voyants sont au rouge.

Quels conseils donnez-vous aux proches de victimes ?

Garder le contact est essentiel, car évidemment les gourous cherchent à couper leurs cibles de leur entourage. Cela peut arriver très vite, et c’est ce qu’il faut éviter en priorité. Les conseillers de la Miviludes peuvent aussi apporter des conseils aux familles ou aux victimes elles-mêmes. Les psychiatres disent qu’il ne faut surtout pas se placer sur le terrain des idées, mais demander si les promesses ont été tenues. Il faut favoriser la réflexion critique, sans se montrer directif ni dénigrer le mouvement ou les préceptes auxquels la victime croit, pour qu’il n’y ait pas de rupture.

Quelles sont vos autres priorités ?

Nous continuons à former nos collègues dans les différents services de l’Etat à la prise en compte des dérives sectaires. Nous pensons lancer prochainement une enquête de victimation pour mieux cerner l’ampleur de ce phénomène. Et nous devons sensibiliser les grandes plateformes numériques. La question des algorithmes de recommandation est cruciale, mais nous avons encore un gros travail de pédagogie à accomplir.

source :

Par LEXPRESS.fr

le 09/08/2023

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