Jamais de gluten ! » C’est à son régime alimentaire que Novak Djokovic, numéro un mondial du tennis, attribue sa forme olympique. Ni pain, ni pizza, ni biscuit, ni aucun autre aliment contenant du blé, de l’orge, du seigle et donc… du gluten, fraction protéique présente dans ces céréales. Avec une discipline d’athlète, le tennisman applique ce régime initialement réservé aux porteurs de la maladie coeliaque, nom savant pour définir l’intolérance au gluten. Une pathologie entraînant des carences et qui, selon l’Association française des intolérants au gluten, ne touche qu’un pour cent de la population française. Pourtant, chaque jour au pays de la baguette, le régime « gluten free » fait de nouveaux émules, intolérants avérés… ou pas.

Les restaurants parisiens labellisés « sans gluten » se multiplient (Café Pinson, NoGlu, Helmut new cake…), Air France affiche un menu spécial, la moindre supérette de quartier a désormais son rayon à l’épi de blé barré quand ce ne sont pas les boulangeries qui proposent une sélection « sans gluten ». Cette nouvelle communauté se retrouve aussi sur le Net : blogs, forums de discussion, échange de recettes… le site de Marie Harvard, Sortirsansgluten.com, répertorie plus de 150 restaurants en France. En pleine expansion, le marché hexagonal prend donc le chemin des Etats-Unis, où il devrait peser près de 6,6 milliards de dollars (5,1 milliards d’euros) d’ici à 2017. Là-bas, la folie « gluten free » a dépassé le stade du phénomène. En 2012, le magazine Time hissait le mouvement sans gluten au deuxième rang de son Top 10 des pratiques alimentaires.

« REPRENDRE LE CONTRÔLE »

« A une époque où l’on peut retrouver du cheval dans sa viande, le besoin de reprendre le contrôle de l’alimentation n’a jamais été aussi grand », décrypte le sociologue Claude Fischler, spécialiste de l’alimentation. Chaque jour, on se prive un peu plus de ce que l’on croit toxique, selon une règle toute simple : « Est-ce que c’est bon pour moi ? » Si je ne suis pas capable d’y répondre par un oui franc et massif, j’enlève. D’ailleurs, pourquoi se cantonner au gluten quand on peut aussi supprimer les produits laitiers et leur lactose réputé si indigeste ? Nouvelle lubie héritée de nos voisins britanniques, le régime « 5 : 2 » préconise, en plus de réduire drastiquement le nombre de calories consommées les deux premiers jours de la semaine, de supprimer gluten et lactose pendant ces deux jours. Un bon moyen « pour lutter contre les maladies cardio-vasculaires, les risques de cancer et les effets de l’âge », assurent le docteure Harvie et le professeur Howell, auteurs de l’ouvrage 2 jours de détox, 5 jours de plaisir, publié récemment chez Michel Lafon.

« L’intolérance au lactose est surestimée par les patients eux-mêmes », tempère le gastro-entérologue Nicolas Mathieu, et les auto-diagnostiqués, confortés par ces effets de mode, ont réellement l’impression de « se sentir mieux ». Au Café Pinson, temple bobo du 3e arrondissement de Paris, les nouveaux convertis se pressent à l’heure du déjeuner. Aurore pointe du doigt un « pudding sans blé ni beurre », elle en prendra deux parts. A-t-elle été diagnostiquée intolérante au gluten et au lactose ? « Pas encore », répond-elle, mais, depuis qu’elle les a exclus de son alimentation, elle a vu, c’est certain, « sa peau et son corps changer ».

TRI À L’INFINI

Impossible de comptabiliser cette assemblée volatile de « sans gluten ni lactose » qui agit comme les intolérants sans en être et vient grandir les rangs de ce que Fischler appelle, comme le titre de son livre (éditions Odile Jacob), « les alimentations particulières », au côté des végétariens, crudivores et autres instinctivores (espèce plus rare qui hume tout avant de manger). Ce professeur à l’EHESS a choisi un sous-titre volontairement polémique, « Mangerons-nous encore ensemble demain ? ». Car toutes ces modifications dans les pratiques alimentaires risquent de compliquer sérieusement les repas entre amis ou en famille. « L’individualisation se fait particulièrement sentir autour d’une table, constate Claude Fischler. Toutes ces alimentations particulières impliquent d’affronter une exclusion ou une extraction – volontaire ou non – du cercle des convives, une exception ou une revendication de l’individu par rapport à la collectivité. » Faire le tri à l’infini dans son assiette, c’est donc une façon de s’affirmer différent, jusque dans sa façon de se nourrir.

Des pratiques alimentaires alternatives qui ne vont pas sans provoquer quelques agacements dans la patrie de Bocuse. En effet, si 91 à 97 % des Américains et Britanniques trouvent normal que leurs hôtes affichent un régime restrictif et l’assument, les Français voient encore d’un oeil réprobateur les interdictions alimentaires. A moins que le « caprice » soit justifié par des raisons médicales, mieux perçues. Pour les adeptes du gluten free, la pseudo-« intolérance » est donc une alliée. Face à la sacro-sainte convivialité française, les hôtes – polis – n’oseront pas demander à leurs invités de venir muni d’un bilan sanguin. De quoi faire l’impasse sur le plateau de fromages et le pain sans finir la soirée au purgatoire.

source : le monde .fr : M le magazine du Monde | 19.07.2013 à 11h39 • Mis à jour le 19.07.2013 à 15h31 |
Par Lisa Vignoli