Le monastère des Monts-Voirons, en Haute-Savoie, abrite une communauté qui cherche à vivre le dialogue avec Dieu dans le silence et la solitude.
Si cette enquête intervient à la demande des Petites Sœurs elles-mêmes, Rome prend très au sérieux les plaintes envoyées par d’anciens membres faisant état de graves dysfonctionnements.

Comme la plupart des religieuses de sa communauté, Sœur Charlotte est jeune, belle, débordante d’attentions et rayonnante sous sa guimpe blanche. « Vous avez vu comme on s’aime ! », lance-t-elle alors qu’elle raccompagne son hôte à la gare de Bons-en-Chablais, entre Thonon-les-Bains et Annemasse. Séjourner, même brièvement, au monastère des Monts-Voirons, à 1 400 mètres d’altitude face à la chaîne des Alpes, donne le sentiment d’entrer dans une bulle d’amour où les moindres détails du quotidien, du mobilier aux repas, font l’objet de mille attentions. La liturgie orientale, ponctuée d’amples métanies et nimbée d’encens, achève d’envelopper le visiteur dans un recueillement paisible.

Que reprocher, alors, à une communauté dynamique de plus de 700 moniales et 50 moines qui cherchent à vivre le dialogue avec Dieu dans le silence et la solitude, de manière radicale, à l’école des Pères du désert et des chartreux ?

Une visite canonique a pourtant commencé fin mai. Le P. Jean Quris, curé de Saumur et ancien secrétaire général adjoint de la Conférence des évêques de France (CEF), et Sœur Geneviève Barrière, bénédictine qui fut abbesse de Jouarre, ont été mandatés par Rome pour rencontrer les moniales. La visite a été demandée par les Petites Sœurs de Bethléem elles-mêmes, en réponse aux critiques d’anciens membres publiées en novembre sur Internet (1). Des témoignages qui font état de graves dysfonctionnements et que la CEF comme le Vatican, dont dépend cette communauté de droit pontifical, prennent « très au sérieux ».

« IL DEVIENT TRÈS DIFFICILE DE PENSER AUTREMENT CAR CE SERAIT MANQUER À L’UNITÉ »
Qu’ils aient publié leur témoignage sur Internet ou qu’ils l’aient envoyé directement à Rome, la plupart des anciens membres interrogés pointent une pression dans le discernement, une rupture excessive avec l’extérieur, une culture de culpabilité, une centralisation des pouvoirs dans les mains de la prieure générale, l’absence de réelles élections au niveau local et une pensée unique qui n’autorise aucun recul… « Progressivement, il devient très difficile de penser autrement car ce serait manquer à l’unité », écrit l’une d’elles.

Hélène (2) est entrée à 30 ans après des études de commerce et une vie professionnelle en France et à l’étranger. Jeune convertie, elle aspirait à « donner sa vie à Dieu de manière radicale, dans la vie contemplative ». Après avoir participé au « mois évangélique » aux Voirons – une retraite pour discerner sa vocation –, elle entre à Bethléem. Au fil des années, questions et doutes la taraudent, mais elle se sent culpabilisée lorsqu’elle s’en ouvre à sa prieure. « Je lui conserve beaucoup d’estime, mais elle me répétait que mon désir de partir était normal : les grands saints étaient passés par là, mes pensées étaient dans l’erreur, mes doutes venaient du démon, il fallait que je demande à la Vierge de les convertir, c’est elle qui m’avait voulue à Bethléem. »
Comme les autres sœurs, Hélène est invitée à retranscrire ses pensées dans un « cahier de confessions à la Vierge » qu’elle remet à sa prieure, qui fait à la fois office de supérieure et de directrice spirituelle. Elle doit peu à peu abandonner ses pensées propres pour se laisser habiter par celles de la Vierge Marie, à qui elle obéit à travers la figure de sa prieure. Impossible en revanche de discuter en tête à tête avec les autres sœurs (selon les constitutions qui courent sur 800 pages) ou de s’ouvrir à quelqu’un de l’extérieur : « Le temps passé avec le confesseur était contrôlé. Pas plus d’une minute, sans quoi la sœur qui le dépassait était reprise lors du chapitre des coulpes devant la communauté. On nous disait que le prêtre n’était pas là pour écouter nos difficultés, il ne pouvait pas nous comprendre. » Les prêtres n’étaient du reste pas autorisés à donner des homélies.

{{« MES DEUX HEURES D’ORAISON QUOTIDIENNES ÉTAIENT DEVENUES TOTALEMENT DÉSINCARNÉES… »}}

Hélène raconte avoir eu le sentiment de perdre peu à peu sa personnalité. Un repli renforcé par la coupure avec toute information du monde extérieur : « Mes deux heures d’oraison quotidiennes et d’intercession pour le monde étaient devenues peu à peu totalement désincarnées… » Même dans son courrier à sa famille, dont l’enveloppe devait être remise ouverte à la supérieure, Hélène se sentait murée en elle-même : « Comme j’avais fini par croire que toute la souffrance que j’éprouvais n’était autre que ‘‘psychologique’’ et donc peccamineuse, je n’écrivais jamais rien de mon mal-être. Et quand j’avais de la visite, je savais afficher le sourire qui rassure ! »

Sortie de Bethléem il y a deux ans, et menant toujours une vie religieuse dans le monde, Jeanne, elle, raconte avoir eu le sentiment de se réveiller, au bout de vingt ans de vie monastique, d’un « coma de la conscience ». « Pendant des décennies, je n’ai parlé qu’à ma prieure… J’avais la nausée de ce cahier de confessions mais celle qui ne le remettait pas était repérée : ‘‘Ma pauvre petite sœur, tu n’as rien compris, tu ne deviendras jamais un diamant de la Vierge’’. On reste des petites filles. » Jeanne dit avoir côtoyé beaucoup de sœurs vivant sous antidépresseurs : « L’une d’elles me confiait que si elle avait mon âge, elle sortirait… » Jeanne met surtout en cause la culture du silence et du secret, citant douloureusement le cas d’une religieuse polonaise qui s’est immolée en 1998 : « Je n’ai cessé d’alerter sur son état de santé psychique et sur le risque de suicide, en vain… Ce qui m’a fait le plus mal, c’est que l’on cache sa mort. »

{{«SI JE LE POUVAIS, JE DEMANDERAIS PARDON À CHACUNE DES ANCIENNES »}}

Aux Monts-Voirons, ces témoignages accablants suscitent étonnement et incompréhension. Le fossé semble immense entre ce qui est reproché à la communauté et la sérénité rayonnante que manifestent les Petites Sœurs. « Si je le pouvais, je demanderais pardon à chacune des anciennes, affirme la prieure, Sœur Anne-Bruna. Dans une famille, il y a toujours des erreurs… Que l’Église nous dise s’il y a quelque chose à reprendre. » « Bethléem a du reste beaucoup changé ces dernières années », assure-t-elle encore. Sur la question du for interne et du for externe (lire ci-dessous), Sœur Anne-Bruna justifie le fonctionnement de Bethléem par la tradition orientale dont la communauté s’inspire. Elle-même considère qu’elle a un rôle de « mère » et de « starets », appelée à aider les sœurs à « se construire dans la liberté » : « L’accompagnement est très important du fait de la solitude, explique-t-elle. Mais jamais je ne dirai à une sœur si elle a ou non la vocation, et quant à lire leur courrier, je ne l’ai jamais fait, je n’en ai d’ailleurs pas le temps ! », poursuit-elle, précisant que les moniales des Voirons peuvent s’ouvrir à l’un des trois confesseurs extraordinaires du monastère ou à une autre sœur.

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« JE NE ME SUIS JAMAIS SENTIE AUTANT MOI-MÊME QU’À BETHLÉEM »}}

École de liberté ou « carcan subtil », comme l’avance une ancienne ? La question est d’autant plus complexe que les religieuses rencontrées aux Voirons sont unanimes pour se dire très libres. « Je ne me suis jamais sentie autant moi-même qu’à Bethléem », appuie l’hôtelière, Sœur Hostiane, 37 ans, dans la communauté depuis huit ans après avoir enseigné le français en Seine-Saint-Denis. Novice de 28 ans, sœur Fide-Maria, ancienne puéricultrice, affirme « avoir hâte de faire (ses) vœux » car elle sent que « (sa) place est ici » : « Sœur Anne-Bruna ne m’a jamais dit de faire la transparence des pensées, mais j’ai senti que c’était assez vital pour faire la vérité sur moi, confie-t-elle avec candeur. J’ai besoin qu’elle sache tout de moi car je ne veux rien cacher à Dieu, elle m’aide à grandir dans l’amour. Et comme elle a une vue d’ensemble sur ce que vit la communauté, elle peut aider à pacifier. »

Même parmi celles qui sont sorties, un certain nombre témoigne d’une « grande liberté ». Ainsi Marie-Caroline, entrée à Bethléem à 20 ans, aujourd’hui mariée et mère de trois enfants : « En douze ans, je n’ai jamais senti de volonté de manipulation ou de séduction, mais un vrai désir de ressembler au Christ. Sœur Isabelle, la prieure générale, a été extraordinaire pour m’accompagner dans mon départ. » À l’unisson, un collectif de proches de la Famille de Bethléem a aussi publié un blog, pour défendre l’honneur de la communauté. En attendant l’arrivée des visiteurs canoniques, les sœurs des Voirons, elles, ont décidé d’organiser, pour la première fois, le 20 juin, une journée portes ouvertes. Par petits groupes, le public pourra pénétrer dans la clôture et découvrir les ermitages.
source : LA CROIX