{Selon son site internet , « JSSNews.com est un webzine d’opinion israélien mis à jour au quotidien, un complément parfait de l’édition papier de JSSNews Magazine. Il est modéré par Jonathan-Simon Sellem, un journaliste qui vit en Israël et qui connaît le monde des médias, de la diplomatie, de la géostratégie pour y travailler au quotidien… De nombreux journalistes, diplomates, politiciens et diplomates collaborent de façon régulière avec notre rédaction.

Le but du JSSNews.com est d’offrir une analyse pertinente et différente de ce que l’on trouve généralement dans les médias traditionnels. JSSNews revendique un engagement sans être partisan, grâce à une rédaction totalement indépendante. Un traitement éditorial qui laisse le lecteur libre d’interprétation. JSSNews n’est politiquement ni à droite, ni à gauche, c’est d’ailleurs pour cela que des intervenants de tout le spectre politique prennent la parole sur nos médias.

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Le député UMP du Rhône, Georges Fenech, a été nommé, mardi 23 septembre 2008, président de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), par l’ancien premier ministre François Fillon. M. Fenech est entré en fonction à son poste le 1er octobre 2008 en remplacement de Jean-Michel Roulet. Il a longtemps été juge d’instruction, et a notamment dirigé la commission d’enquête parlementaire qui fit suite au massacre des membres de la secte de l’Ordre du Temple Solaire. Il a aussi enquêté sur l’activité de l’Eglise de Scientologie à Lyon, l’enquête ayant aboutit à la condamnation de plusieurs de ses dirigeants.

JSSNews : Monsieur le député, La Miviludes comprend trois domaines d’intervention prioritaires : 1/ L’assistance au monde de l’entreprise, où les salariés sont parfois soumis à un « coaching charlatanesque ». 2/ La protection des mineurs, vigilance quant à la déscolarisation des enfants, car ce sont des cibles potentielles. 3/ Et enfin, la santé publique, méfiance face à tous les gourous thérapeutiques. Pourriez-vous développer ?

Georges Fenech : Effectivement, ce sont les trois axes majeurs de préoccupation de « la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires », organisés et structurés en pôles.

Nous avons un pôle santé, avec deux agents de l’état, un pôle mineurs, avec deux agents également, issus de l’éducation nationale, et de la protection judiciaire de la jeunesse, et un pôle emploi, formation professionnelle, qui est lui plutôt compétent en matière de charlatanisme au niveau de la formation professionnelle.

Nous avons organisés cette année même, au moi de février, un colloque en partenariat avec la ministre de l’apprentissage et de la formation professionnelle, Nadine Morano, et nous avons publié un guide qui est disponible sur notre site internet. C’est un guide pratique pour lutter contre le dévoiement de la formation professionnelle. C’est aujourd’hui un sujet extrêmement important, vous savez, il y a environ 60 000 organismes de formation professionnelle en France, et d’après nos estimations, il y a environ 10% de créations d’organismes qui tournent autour du coaching, ou du développement personnel.

C’est bien entendu parfaitement légal, ce sont des formations tout à fait admises et nécessaires pour certaines fonctions, notamment les cadres dirigeants, mais nous nous sommes rendus compte que sur ces 10% d’organismes, il y a encore 10% qui sont en réalité des « faux nez » d’organismes sectaires qui ont infiltrés la formation professionnelle. Pourquoi ? Parce qu’il y a énormément d’argent en jeu. On parle de 40 milliards d’euros de chiffre d’affaire en ce qui concerne la formation professionnelle, et ensuite, parce que c’est une manière de faire du prosélytisme et du recrutement. Nous avons donc mis au point des grilles de lecture pour les salariés, les chefs d’entreprises, pour Pôle-Emploi, avec lesquels nous avons signé un partenariat, conjointement avec le directeur de Pôle-Emploi, pour donner des grilles de lecture, des outils, pour repérer ces organismes de formation professionnelles, qui sont en réalité des structures à caractère sectaire, et leur retirer leurs agréments lorsque les faits sont avérés.

Nous avons ensuite la question très sensible et très douloureuse des enfants. Les enfants dans les organisations sectaires, avec tous les problèmes liés à l’éducation, à la santé, ou plutôt au manque de soin, par idéologie des parents, qui considèrent que la maladie est envoyée par Dieu, et qu’il faut donc les traiter autrement que par des méthodes conventionnelles. Du temps où j’étais président, ce pôle a aussi édité un guide pratique de protection des mineurs contre les dérives sectaires. J’y tenais d’autant plus que moi-même, lorsque j’étais parlementaire, lors de mon premier mandat, j’avais présidé en 2007 la troisième commission d’enquête parlementaire sur les sectes, dédiée spécifiquement à la protection des mineurs, que ce soit au niveau de la santé mentale ou physique. Nous avons fait évoluer les textes, faits en sorte qu’il y ait aujourd’hui plus de formation de tous les acteurs de terrain, et ce guide est aussi un moyen de sensibiliser, de former, pour mieux percevoir la maltraitance psychologique. La maltraitance physique, cela se voit, mais la maltraitance psychologique, c’est-à-dire l’endoctrinement, la privation, il faut déjà avoir un minimum de formation pour la déceler, et savoir comment y remédier. Vous savez qu’on considère, qu’il y a, environ 50/60 000 enfants, en France, qui sont touchés directement, ou indirectement par le phénomène sectaire. Donc c’est une priorité incontestable de la mission interministérielle.

Et donc troisième volet, la santé, qui est aussi une priorité, puisque nous avons édité, il y a deux mois maintenant, un guide pratique à destination de tous les personnels santé, mais également de tous les citoyens, sur les dérives thérapeutiques à caractère sectaire, puisque aujourd’hui on a dénombré quelques 400 pratiques non-conventionnelles à visées thérapeutiques (les PNCVT). Nous avons œuvré pour la création d’un groupe d’appuis technique auprès du directeur général de la santé (le GAT), chargé de recenser toutes ces PNCVT, les évaluer, parce que certaines sont intéressantes elles peuvent être complémentaires des soins conventionnels, d’autres sont, dirons nous, d’une certaine innocuité, et d’autres sont dangereuses. Je pense notamment au décodage biologique, à la méthode Hamer, à une certaine forme de kinésiologie. Donc aujourd’hui il y a un site internet du ministère de la santé, qui commence à diffuser des fiches pour informer les citoyens. Une fiche est déjà sortie, il va y en avoir une autre qui va sortir bientôt sur le problème de substitut au sang, qui concerne notamment tout le mouvement des Témoins de Jéhovah, qui refuse les transfusions sanguines. On a des points de vue plus scientifiques, ce GAT est composé d’une trentaine de personnalités et institutions tels que l’INSERM (l’institut national de la santé et de la recherche médicale), l’ANSM (l’agence nationale de sécurité du médicament), la MIVILUDES, la justice, ainsi que des personnalités médicales qui travaillent sur ces problématiques.

Voila comment la mission est organisée. Il y a tout ce qui touche aussi, de manière plus générale, aux domaines des atteintes aux biens et aux personnes, à l’emprise mentale, la loi About-Picard sur la sujétion psychologique, les captations d’héritages, les escroqueries, les homicides involontaires, la non-assistance à personnes en danger. Donc vous voyez qu’on est dans un domaine qui est très varié. Aujourd’hui, vous avez des microstructures qui apparaissent régulièrement, ce n’est plus seulement l’apanage des grandes organisations que nous connaissons comme l’Eglise de Scientologie, ou les Raëliens. On se rend compte qu’il y a des microstructures qui naissent un peu partout, notamment autour de la problématique thérapeutique, avec un engouement des français aujourd’hui, et d’ailleurs d’une manière générale, de toutes les populations vers un retour à la nature, la recherche d’une vie plus saine, un meilleur équilibre alimentaire etc. Tout ceci n’est évidement absolument pas condamnable en soi, mais ce sont des domaines dans lesquels vont s’engouffrer les charlatans.

Nous sommes là pour informer les citoyens, nous ne sommes pas là pour interdire, nous ne sommes pas des censeurs de la pensée, que ce soit en matière de religion, de santé, d’éducation, nous sommes simplement là pour donner des indicateurs, ensuite c’est aux gens à se déterminer, et à déterminer leurs vies.

JSSNews: Il est évident que les périodes de crise comme celle que nous vivons actuellement sont un terreau propice pour les gourous et les charlatans en tous genres n’est-ce pas?

G.F : Le phénomène sectaire est loin d’être en régression, il est plutôt en pleine expansion. Il surfe aujourd’hui sur toutes les grandes crises que traversent la société, que ce soit la crise économique et financière, la crise des religions, la crise morale d’une manière générale, la crise climatique, les crises pandémiques. Toutes sortes de crises donc, qui font que les charlatans se positionnent sur un marché très lucratif pour proposer à la carte toutes sortes de solutions de rechange, d’autres alternatives de mode de vie, etc.

Nous avons fait un sondage, c’était le tout premier sondage que la MIVLUDES a fait, qui a été commandé à IPSOS, et qui a révélé des résultats tout à fait impressionnant et inquiétants.

En effet, environ 20% de nos concitoyens connaissent dans leur entourage au moins une victime de dérives sectaires, que ce soit la santé, l’escroquerie, etc. Ce qui, rapporté à notre population, aurait donné environ 13 millions de français, qui à un moment ou à un autre, ont été en contact avec des dérives sectaires, ou victimes d’une organisation sectaire. Donc cette étude montre que le phénomène n’est pas un phénomène isolé, ou un épiphénomène, mais plutôt un fléau de société qu’il faut savoir combattre.

Nous nous employons à les combattre, tout en gardant un certain équilibre dans cette lutte, car il ne faut pas porter atteinte à d’autres libertés, des libertés individuelles, la liberté de religion, d’éduquer, de se soigner. Il faut donc trouver un juste équilibre, et c’est ce que nous nous efforçons de faire à la mission interministérielle. Il faut lutter vraiment contre ce qui est trouble à l’ordre public, à la santé publique, respecter les libertés individuelles, et surtout, informer et former des acteurs de terrain.

Aujourd’hui, nous avons beaucoup de formations à destination des avocats, des magistrats, des policiers, des gendarmes, des assistantes sociales, des personnels de l’agence régionale de santé, des éducateurs, tout cela se fait de manière diffuse sur l’ensemble du territoire national.

JSSNews: Le problème avec les personnes qui ont été en contact avec des mouvements sectaires, c’est qu’ils peuvent refuser de parler ouvertement de leurs mal-être, par peur des représailles parfois, ou par peur du sentiment d’incompréhension qu’ils pensent nécessairement susciter ? Ils peuvent se cloitrer dans le silence, dans le déni, décliner toute forme d’aide par peur des réactions, ou parce qu’ils ont honte. Comment aider ces personnes en souffrance ?

G.F : Le constat que l’on peut faire effectivement, c’est que les victimes ont beaucoup de mal à se faire entendre. Elles sont d’abord totalement déstructurées, désocialisées, elles n’ont pas de moyens, ne bénéficient pas d’un certain nombre de garanties sociales, ou de prestations sociales. On se retrouve donc face à une population de gens très vulnérables, et tres fragilisés, qui ont passé des années, des décennies parfois, dans des mouvements, dans des communautés, et qui vont devoir se reconstruire à tous les niveaux, psychologiquement, mais aussi socialement. Là je dois dire qu’il y a encore beaucoup d’efforts à faire au niveau des pouvoirs publics, et c’est d’ailleurs un axe de travail que j’ai laissé à mon successeur.

Mais je tiens à saluer l’énorme complémentarité des associations de victimes qui sont reconnues d’utilité publique, et qui sont représentées dans tous les départements de France et d’outre-mer. Vous en avez deux principales. La première est l’UNADFI (l’union nationale des associations des familles et d’individus), qui est présidée par madame Catherine Picard, qui a donné son nom, lorsqu’elle était députée, à la loi About-Picard. Et puis la seconde est l’association CCMM (le centre contre les manipulations mentales), qui a été fondée par l’écrivain prix Goncourt Roger Ikor, à la suite de la mort de son fils dans une organisation sectaire qui prônait « le régime macrobiotique ». C’est aussi un centre tres représentatif, qui fait à la fois un travail d’information, mais aussi de prise en charge des victimes pour les aider et les accompagner dans leur parcours de réinsertion. Quelques fois lorsqu’il y a des procès, les associations vont aider les victimes à se faire entendre devant la justice, en leur apportant une aide par leurs avocats, les associations vivant de leurs cotisations, mais également de subventions du ministère, et du premier ministre.

JSSNews: En France, la loi About-Picard de 2001 permet de réprimer les abus d’ignorance ou de faiblesse. Dans les pays anglo-saxons, la culture est différente. Vous dites que « les américains notamment sont très critiques à notre égard, ils ne comprennent pas que les pouvoirs publics s’ingèrent dans un domaine de la vie privée, ils voient cela comme une atteinte à la liberté de croyance ». N’est-il pas temps que surgisse enfin, malgré des divergences d’ordre cultuelles ou culturelles, une meilleure coordination mondiale dans le domaine de la lutte contre les dérives sectaires ?

G.F : C’est vrai qu’il y a une différence importante d’approche du phénomène sectaire avec le monde anglo-saxon. Les États-Unis par exemple considèrent qu’il n’existe pas de sectes, du reste nous non plus, nous n’avons pas de définition juridique d’une secte. Nous vivons dans un régime de séparation de l’église et de l’état, on ne définit pas la religion, on ne définit pas la secte. Les États-Unis ne comprennent pas l’existence de la MIVILUDES, et l’action des pouvoirs publics français, considérant qu’il s’agit d’une atteinte à la sphère privée. Nous nous en sommes expliqués très souvent, nous avons été épinglés dans des rapports officiels du Département d’Etat sur la liberté de religion. On s’en est donc expliqué avec les américains, et je pense que les choses évoluent. Nous leur expliquons que le domaine de la vie privée ne nous concerne pas, que nous intervenons lorsqu’il y a un danger pour les populations hors d’état de se protéger elles-mêmes comme les mineurs, ou les personnes vulnérables, ou lorsqu’il y a un trouble à l’ordre public, à la santé publique. C’est cela qui constitue notre domaine d’intervention.

Ne caricaturons donc pas l’action de la France, elle est respectueuse des libertés individuelles. Même en Europe on trouve ce clivage, avec les pays plus anglo-saxons, ou nordiques de l’Europe, tels que le Danemark, la Grande-Bretagne, ou d’autres pays, qui n’ont pas cette vision laïque. Ce qui caractérise la France, c’est la laïcité, la séparation de l’église et de l’état, or l’existence de la MIVILUDES leur parait-être comme une espèce d’atteinte à cette liberté de religion, et j’insiste beaucoup sur le fait que bien entendu, ce n’est pas cela.

En Australie, les choses sont en train de bouger, j’y suis allé l’année dernière à leur demande, et ils sont en train de réfléchir pour s’inspirer de notre modèle. Donc, vous pouvez constater que les choses bougent. La MIVILUDES étant unique au monde, il n’y a pas d’autre exemple, excepté le CIAOSN (le centre d’informations et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles), basé à Bruxelles, en Belgique. La France est donc un modèle unique, qui a fait ses preuves, nous existons maintenant depuis 1996. Nous avons donc acquis une expérience, nous avons des gens de qualité, et un savoir-faire qui est nous est envié par un grand nombre de pays.

Sur la même ligne que nous, nous avons l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse, le Canada un petit peu, mais c’est vrai que nous faisons souvent un petit peu cavalier seul dans les instances internationales. Nous sommes pris à partie par des ONG, qui sont en fait des « faux-nez » des organisations sectaires, et à chaque fois nous devons expliquer notre politique.

J’ajoute qu’en France, il y a toujours un consensus total, c’est un sujet qui va au delà des clivages politiques. Notre conseil d’orientation qui entoure le secrétaire général, est composé d’une trentaine de personnalités qui viennent d’horizons très divers, et notamment des parlementaires qui viennent de tous les partis politiques, qu’ils soient députés, ou sénateurs. Je mets toujours un point d’honneur à rappeler que tous les textes en matière de lutte contre les sectes, que ce soit la création de la MIVILUDES, la loi About-Picard, l’encadrement du titre de psychothérapeute, ou encore le fameux amendement Accoyer ont toujours été voté à l’unanimité de l’Assemblée Nationale et du Sénat. C’est vous dire à quel point il y a une vue d’ensemble très consensuelle en France sur ces questions là, au delà des clivages politiques.

JSSNews : Dans « Main basse sur la justice » (J.C. Lattès éditeur), vous dites : « Rien, en effet, ne me sera épargné ; les policiers du SRPJ de Lyon accusés de hold-up ; l’expert-psychiatre Jean-Marie Abgrall, trainé devant toutes les juridictions de France et de Navarre […] Moi-même gratifié de deux procès en Suisse, d’une trentaine de plaintes pour atteinte à la liberté, ainsi que violation du secret de l’instruction, tant à Lyon qu’à Paris ». Et ca continue une page entière. Vous évoquez un véritable parcours du combattant, n’est-ce pas ?

G.F : Oui c’est vrai, c’est un parcours du combattant, tous ceux qui ont eu des responsabilités dans ce domaine en ont fait l’expérience, quelques fois difficiles, que ce soient les responsables associatifs, les parlementaires, moi-même, les magistrats, ou la MIVILUDES. On se retrouve face à des organisations qui sont très procédurières, et qui utilisent bien entendu beaucoup les moyens de communication modernes, internet notamment, pour dénigrer leurs adversaires. J’ai moi-même du faire face à de nombreuses procédures judiciaires, j’en ai une qui est encore en cours en ce moment, je dois en effet comparaitre devant le tribunal de Paris au mois de septembre. Cela dit, j’ai toujours gagné mes procès, mais c’est tout de même un frein tout cela, parce que ces organisations sont riches, qu’elles ont les moyens de s’entourer de cabinets d’avocats, et qu’elles n’hésitent pas à employer toutes les voies de recours devant la justice. Il faut l’accepter, c’est ainsi.

On est dans un conflit entre les libertés que nous, nous défendons, et puis ceux qui, au nom de la liberté de religion, ou plutôt de pseudo-religion, portent atteinte en réalité à d’autres libertés. C’est un combat, et un parcours du combattant qui vaut la peine d’être défendu.

JSSNews: Cet acharnement peut se révéler très dissuasif, n’est-ce pas trop difficile à gérer parfois ? Peut-on, selon vous, parler de frilosité de la part des pouvoirs publics, lorsqu’il s’agit de soutenir ceux qui combattent ces dérives et ces pressions ?

G.F : Je crois que les pouvoirs publics réagissent bien en France, et notamment la justice, je vous rappelle que la justice a condamné en 2009 en France l’Eglise de Scientologie pour escroquerie en bande organisée, c’était tout de même une première. Les lois existent, les instruments législatifs existent. On est plus souvent critiqués par ces organisations pour notre dynamisme et notre combativité, que pour notre frilosité, donc je ne crois pas qu’on puisse parler de frilosité des pouvoirs publics.

En France on peut s’enorgueillir du fait que les pouvoirs publics se montrent préoccupés comme il est souhaitable qu’ils le soient. Il existe dans chaque préfecture, un correspondant de la MIVILUDES, au prés de chaque agence régionale de santé, il y a un de nos correspondants, au prés des PJJ (les services de protection judiciaires de la jeunesse), au près de tous les parquets généraux aussi. On a donc un maillage extraordinaire, loin de toute frilosité, au contraire, on est parfaitement armés aujourd’hui pour sensibiliser, informer, et lutter contre les dérives sectaires.

JSSNews : Vous avez modernisé l’outil de travail de la Miviludes, en « regroupant les structures à dérive sectaire avec un descriptif de leurs méthodes, leurs pratiques, leurs démêlés avec la justice ». C’est une grande banque de données, c’est ça ?

G.F : Nous n’avons pas de liste des sectes en France, puisqu’il n’y a pas de définition de la secte. Il y a des mouvements minoritaires qui s’expriment, qui existent et ne posent aucun problèmes. Nous ne sommes pas là pour lutter contre les sectes, nous sommes là pour lutter contre les dérives sectaires qui peuvent se retrouver, pas uniquement dans les grandes sectes, comme on l’entend habituellement, mais dans toutes sortes d’organisations, qu’elles soient philosophiques, religieuses, ou autres.

Cela peut d’ailleurs aussi toucher les grandes religions. J’ai moi-même mené des investigations concernant la « Communauté des Béatitudes », qui a posé de véritables problèmes. Il n’existe donc aucun domaine qui échappe à ces observations. Pour pérenniser notre travail, Nous avons une sorte de « bureau d’ordres » qui travaille sur des dossiers à chaque fois que l’on nous fait un signalement. Ce sont des dossiers que nous mettons à jour régulièrement, et qui sont d’ailleurs consultables par les organisations qui sont concernées. Et croyez moi, l’Eglise de Scientologie, ou les Témoins de Jéhovah viennent quant ils le demandent consulter leurs dossiers, faire des observations, apporter la contradiction quand ils le souhaitent.

Ces dossiers nous permettent de remplir notre mission prévue par le décret institutif de la mission interministérielle en 2002, c’est-à-dire répondre à toutes les demandes qui nous sont faites par les élus, les maires, etc. Ces questions sont assez variées, par exemple, puis-je louer cette salle pour telle ou telle conférence ? Puis-je autoriser ou refuser le permis de construire pour une salle de culte ? Ce sont des questions qui nous sont posées quotidiennement par des citoyens, par les pouvoirs publics, par les ministères, par les administrations. Il est normal que cette banque de données, come vous dites, soie tenue, mise à jour, et que cela permette à la mission de remplir son rôle.

JSSNews : Vous rajoutez : « On y ajoutera la parole des victimes, mais aussi des responsables des communautés afin de respecter le contradictoire ». Les associations défendant la liberté religieuse se plaignent constamment des méthodes employées dans la lutte contre les dérives sectaires, pourtant, le simple fait d’énoncer qu’on va étudier les points de vue des deux parties pour ne pas être confronté à un point de vue unilatéral prouve votre volonté d’être impartial, non ?

G.F : Je l’espère oui, bien entendu, nous sommes sur une ligne de conduite tout à fait respectueuse des libertés. Nous sommes critiqués bien entendu, mais c’est normal, à partir du moment où l’on agit, on est critiqué. J’espère que nous n’avons pas commis trop d’erreurs mais l’erreur est humaine. De toutes façons, notre soucis est d’informer, pas d’interdire, il n’y a que les tribunaux qui peuvent interdire, dissoudre si nécessaire, grâce à la loi About-Picard, mais cela ne s’est encore jamais produit, parce qu’encore une fois, nous sommes plus dans un régime préventif que répressif.

JSSNews : Il y a eu une importante polémique sur la dangerosité des mouvements sectaires et l’efficacité de la Miviludes déclenchée par Emmanuelle Mignon, alors directrice de cabinet du président de la République, cette dernière, avait déclaré à VSD le 23 février, que les sectes étaient « un non-problème en France » et aussi, « qu’à part publier des rapports annuels, la Miviludes ne fait rien ». Pourtant comme l’a dit Jean-Michel Roulet « On ne peut pas dire à la légère que, quand des gens sans foi ni loi exercent leur emprise, ça n’est pas un problème ». Il est difficile de comprendre la réaction de madame Mignon, est-ce que vous pouvez éclairer nos lanternes?

G.F : Je crois qu’il faut beaucoup relativiser les propos tenus lors de l’interview pour VSD, qui a été faite par le journaliste Emmanuel Fansten. J’ai rencontré Emmanuelle Mignon, j’ai eu l’occasion d’en parler avec elle, elle regrette que les propos aient un peu été sortis de leur contexte, encore que, Emmanuel Fansten soit un journaliste tout à fait sérieux et honnête. Je crois que ce que madame Mignon a voulu dire, c’est qu’elle ne demandait qu’à être convaincue, et qu’elle manquait d’informations.

Elle posait d’ailleurs la question, si l’Eglise de Scientologie ne commet pas d’infractions, on ne voit pas pourquoi on devrait l’interdire ? Je crois que c’était plus une interrogation à laquelle nous avons répondu par le procès de Paris, qui a bien montré qu’il y a eu des infractions qui ont été commises.

Ce que je peux vous dire c’est qu’Emmanuelle Mignon était sur la même ligne que le président Nicolas Sarkozy en matière de lutte contre les dérives sectaires, elle me l’a écrit, le président Sarkozy aussi, me l’avait écrit. C’était d’ailleurs le président Sarkozy lui-même qui m’avait nommé à la tête de la mission, parce qu’il connaissait mon engagement, et qu’il était soucieux de ces questions. Donc je crois que cela s’est avéré être une querelle un peu excessive, et que cette polémique a un peu été monté en mayonnaise. C’est retombé depuis.

JSSNews: Vous avez été invité par le bâtonnier du barreau de Toulouse pour parler de la formation professionnelle. Vous intervenez aussi bien à l’école de la magistrature, qu’à l’inspection du travail, dans les écoles de la police, de la gendarmerie, chez les avocats, les éducateurs, ou encore les médecins. En somme, vous proposez à ces professionnels une grille de lecture qui permette de comprendre s’il existe chez certaines personnes une dérive sectaire potentielle, et comment il est possible de la détecter à temps, ou d’y remédier ?

G.F : Comme je l’indiquai tout à l’heure, nous avons développé différentes formations à l’égard des personnels et acteurs de terrain, cela me parait important qu’il y ait une sensibilisation sur le terrain, et pour cela, il est nécessaire d’avoir des grilles de lecture. Donc on explique, tout d’abord ce qu’est une organisation à caractère sectaire, bien qu’il n’y ait pas de définition de la secte, comme nous l’avons vu. Nous avons environ une dizaine de critères d’identification de la dérive sectaire, qui vont du discours antisocial, à la privation de soins, les démêlés judiciaires, ou encore des exigences financières exorbitantes etc… etc… Enfin toute une série de critères qui nous permettent de considérer qu’une organisation pose problème. Donc, les grilles de lecture dépendent du domaine d’intervention, comment reconnaître le mal-être d’un enfant, si on ne connaît pas l’organisation, si l’on ne sait pas quels sont les services qu’on peut saisir, conformément à la loi ?

Il y a des grilles de lecture pour les organismes professionnels, où on explique ce qu’est, par exemple, le biomagnétisme. Il existait un ordre professionnel du biomagnétisme, qui était vraiment dans une posture complètement charlatanesque, or Pôle-Emploi ne le savait pas nécessairement, nous le leur avons expliqué. Nous distribuons aussi des guides pratiques, on y joint les éléments de connaissance du phénomène sectaire, et surtout les procédures à suivre pour alerter les services compétents.

JSSNews: 80 députés se sont ouvertement inquiétés de ce que certains manuels scolaires de biologie abordent « la théorie du genre sur l’orientation sexuelle ». En effet, l’élu Jean-Marc Nesme dénonce le fait que derrière l’utilisation de l’expression « genre » au lieu du mot « sexe », se cache une idéologie qui cherche à éliminer l’idée que les êtres humains se divisent en deux sexes, c’est-à-dire, en somme, « en deux identités sexuelles distinctes ». Ce problème va-t-il être solutionné ?

G.F : Ici nous ne sommes pas dans le domaine d’actions qui est celui attribué à la MIVILUDES, c’est plus du domaine de la discrimination, c’est un débat qui mérite d’être posé pour éviter justement toutes formes de discrimination, ne pas s’immiscer dans la notion de genre, d’orientation, ou d’identité. C’est un vrai débat, consistant à savoir distinguer l’identité sexuelle, du genre, ou de l’orientation.

On en a d’ailleurs beaucoup parlé à l’Assemblée Nationale cette semaine dans le cadre de la loi sur le harcèlement sexuel qui a été votée à l’unanimité. C’est un débat extrêmement large, qui mériterait que nous en parlions plus longuement.

JSSNews : Parfois les gens qui ont connu de près la désocialisation, surtout après une issue dramatique, peuvent passer toute une vie à se libérer du carcan dans lequel la secte les a enfermés ? Ils sont rentrés en un rien de temps dans le mouvement, mais ne trouvent pas la clé pour en sortir, n’est-ce pas ?

G.F : Lorsqu’on quitte physiquement un mouvement, on ne l’a pas nécessairement encore quitté dans sa tête. C’est toujours très présent. Il faut réapprendre à vivre, à aimer la société, ne pas la considérer comme « le monde de Satan ».
Je vous invite à lire le livre de Nicolas Jacquette «Nicolas, 25 ans, rescapé des Témoins de Jéhovah » où il raconte comment il est en train de se reconstruire après ce qu’il a vécu, et cela suppose des aides extérieures, parce qu’on ne peut pas y arriver par soi-même, cela suppose une vraie psychothérapie, une assistance permanente des associations, et des pouvoirs publics. Quelque fois, la reconstruction nécessite de longues années de travail sur soi.

JSSNews : Pour terminer, il faut mettre en garde la population contre les conséquences financières dramatiques qu’auront sans doute pour elles ces mouvements sectaires, à moyen ou long terme. Ces derniers cherchent à profiter de la crédulité des gens, ou d’un moment de faiblesse, de grande détresse psychologique, et puis c’est l’engrenage infernal.

G.F : Oui c’est certain, on rencontre des victimes qui y ont laissé tout leur patrimoine, toute leur fortune, tout leur héritage, d’où l’éveil nécessaire et la sensibilisation. Attention, a partir du moment où il y a des exigences financières outrancières, c’est l’engrenage. On vous demandera toujours plus d’argent pour vous soigner, ou pour aller rechercher je ne sais quelle expérience unique de néo-chamanisme au Pérou ou ailleurs, tout cela coûte tres cher, et il n’est pas rare de voir des gens qui ont totalement dilapidé leurs patrimoine familial, ce qui aboutit à des suicides, par désespoir de cause. J’ai vu plusieurs exemples comme cela. D’où l’intérêt de l’existence de la MIVILUDES, pour faire prendre conscience aux gens du danger, attention, vous êtes menacé, non seulement dans votre intégrité physique, mais aussi dans votre patrimoine.

31 juillet 2012
Interview réalisée par Arnaud Israël – JSSNews
source :
http://jssnews.com/2012/07/31/lutte-anti-secte-et-si-israel-copiait-la-france-rencontre-avec-georges-fenech/