Les moines tueurs sont en contradiction avec leur religion, dit Matthieu Ricard

Moine et interprète du dalaï-lama, Matthieu Ricard ne condamne pas d’emblée le long silence d’Aung San Suu Kyi face au sort réservé aux Rohingyas.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir

Un demi-million de Rohingyas déplacés. Des milliers d’autres tués au nom de l’épuration ethnique. Des moines bouddhistes qui tendent le poing et une lauréate du prix Nobel de la paix outrageusement silencieuse : comment réconcilier ces exactions dans un État qui se réclame du bouddhisme ? Le moine bouddhiste Matthieu Ricard donne les clés pour comprendre.

« Il n’y a pas plus de bouddhisme radical qu’il n’y a d’islam radical », martèle Matthieu Ricard, moine et interprète du dalaï-lama, qui s’insurge contre l’assimilation du bouddhisme à la violence qui s’abat sur la minorité des Rohingyas au Myanmar. « Il n’y a rien à réconcilier. Ces moines tueurs, ce sont des gens qui se comportent en opposition totale avec le bouddhisme.

« On peut trouver des ambiguïtés dans les écritures de différentes traditions, et les interpréter de différentes manières, mais dans le bouddhisme, ce n’est pas possible. Car [dans cette religion] il n’y a pas de différence entre tuer quelqu’un dans la vie civile et dans la guerre », insiste l’ex-scientifique, qui a ancré depuis 50 ans sa vie spirituelle et son action dans les contreforts de l’Himalaya.Tremplin du nationalisme

Instrumentalisée par des mouvements « bouddhistes » ouvertement islamophobes, notamment par le moine Ashin Wirathu, qu’on dit très proche des pouvoirs militaires, la religion sert en sol myanmarais de prétexte à la promotion d’un nationalisme qui s’autorise toutes les violences.
Au Sri Lanka, près de Colombo, le mois dernier, des moines bouddhistes se sont même attaqués à un abri des Nations unies qui abritait des réfugiés rohingyas.

Une « aberration », insiste Ricard. Ces religieux qui prônent la haine vont à l’encontre des fondements mêmes du bouddhisme et « ces moines tueurs ne sont plus moines depuis longtemps ».
« Ils ne devraient pas porter la robe, car sur les 250 voeux monastiques, 4 font que vous perdez automatiquement votre statut [s’ils sont outrepassés], notamment celui d’ôter la vie à un être humain ou d’inciter à ôter la vie, ou de se réjouir du fait que quelqu’un a été tué. »
La non-violence

Face à la politique de persécution poursuivie par le Myanmar, le dalaï-lama a soutenu il y a une dizaine de jours à Pise, en Italie, que si « Bouddha était vivant aujourd’hui, il viendrait en aide aux Rohingyas ».
Incarnation de la non-violence, le dalaï-lama « a toujours affirmé qu’aucun but ne justifiait l’usage de la violence », rappelle le fils du philosophe français Jean-François Revel, devenu moine en 1972 et interprète du dalaï-lama en 1989.
« Renoncer de nuire à autrui, c’est la porte d’entrée dans le bouddhisme. Donc non seulement vous n’êtes plus moine, vous n’êtes plus bouddhiste du tout ! Il n’y a pas d’excommunication dans le bouddhisme, mais vous êtes en quelque sorte “auto-excommunié” », image Matthieu Ricard.
Un message non entendu

Au contraire d’autres religions où un chef spirituel dicte la ligne à suivre et jouit d’un ascendant sur les pratiquants, le bouddhisme ne comporte aucune forme de hiérarchie religieuse. Il n’est donc pas étonnant dans ce contexte que les appels au calme du leader tibétain ne trouvent pas d’échos.

« Le dalaï-lama est une grande figure du bouddhisme, mais les autres branches du bouddhisme (hors Tibet) se fichent totalement du dalaï-lama », insiste Ricard, qui rappelle que ce dernier n’a jamais pu entrer en sol myanmarais ni en Thaïlande, et encore moins au Népal.

« Il y a une hiérarchie bouddhiste en Thaïlande, une autre au Japon, mais pas d’autorité centrale, certainement pas le dalaï-lama. Il a une certaine force morale, mais pas plus que Desmond Tutu, qui a d’ailleurs écrit à Aung San Suu Kyi », rappelle-t-il.
À ce titre, Ricard estime que l’icône de la lutte contre l’oppression et Prix Nobel de la paix en 1991 se trouve aujourd’hui dans une position très difficile. Il ne condamne pas d’emblée le long silence d’Aung San Suu Kyi face au sort réservé aux Rohingyas.

« On s’attendait à une voix forte de cet idéal de résistance contre l’oppression. Mais sa marge de manoeuvre est à l’heure actuelle extrêmement limitée. Si elle perdait le pouvoir, ce serait pire. Les généraux reprendraient la main. Or pendant 50 ans, ils ont largement opprimé tout ce monde-là, y compris les Myanmarais, les Môns, les Arakanais, toutes les populations tribales. Ce qui se passe au Myanmar est très complexe historiquement. Mais sur le plan du bouddhisme, c’est inadmissible », observe-t-il
Pause
L’auteur de plusieurs livres et d’un recueil de photographies est sorti de sa retraite pour préparer la venue à Montréal du dalaï-lama, finalement annulée. Il donnait hier soir une conférence pour le compte de l’organisme Karuna-Shechen, qu’il a fondé en 2000 et qui soutient plus de 200 projets humanitaires dans le nord de l’Inde et au Tibet.
À 72 ans, le sage affirme maintenant vouloir faire une pause dans ce cycle trépidant de conférences données à travers le monde. Bientôt, Matthieu Ricard retrouvera son ermitage sur les plateaux de l’Himalaya, une sorte de retour aux sources après 20 années à parcourir le globe. « J’ai 72 ans bientôt et envie d’être un peu tranquille, […]et surtout d’approfondir un autre aspect de la première raison pour laquelle je suis allé en Inde, il y a déjà 50 ans. »

source:
ledevoir.ccom/international/actualités-internationales/5100744/le-paradoxe-des-bouddhistes-birmans