Le business de la méditation va très bien, porté par des bénéfices supposés pour la santé que les études scientifiques peinent à démontrer.

La course semblait perdue d’avance. D’un côté, le marché de la méditation pleine conscience, propulsé par la publicité et les applications mobiles, connaît une croissance fulgurante. De l’autre, l’examen de la réalité des bienfaits de cette discipline nécessite de longues études scientifiques en laboratoire, dont les résultats, souvent compliqués à décrypter, déçoivent les zélateurs du zen. Mais depuis peu, même chez les méditants convaincus, on lève le pied. Et si on s’était emballé ?

D’origine indienne et bouddhiste, la méditation pleine conscience consiste à se concentrer sur sa respiration, et à laisser venir ses pensées, ses émotions, sans tenter de les contrôler. Sa popularité est à mettre au crédit de l’Américain Jon Kabat-Zinn. Ce biologiste formé au bouddhisme a eu l’idée de dépouiller cette pratique de ses oripeaux religieux et folkloriques pour en extraire une méthode simple et reproductible de réduction du stress, l’ennemi moderne numéro un. Sa philosophie ascétique, vue comme un antidote à l’opulence consumériste, plaît. Cette méditation laïque, qui prône l’empathie, la douceur, le calme intérieur, ressemble parfois à la nouvelle religion des pays sécularisés – elle a ses bibles, ses icônes, ses rites. En 2017, 15% des Américains l’avaient déjà essayée. En 2019, on a dénombré 52 millions de nouveaux abonnés aux applications de méditation outre-Atlantique.

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Le confinement a miné le moral, mais dopé le marché : Calm, le leader des applis, a connu 3,9 millions de téléchargements supplémentaires rien qu’en avril dernier. Ce business des applications pèsera 2 milliards de dollars en 2022. En France, le leader, Petit Bambou, est passé de 5000 à 15000 utilisateurs par jour pendant le confinement. Le monde de l’entreprise en raffole : Google, Linkedin, Unilever ou Intel l’ont adoptée, et le Medef plaide pour un droit à la méditation. Les pratiquants stars comme Matthieu Ricard, Frédéric Lenoir ou le psychiatre Christophe André (600 000 exemplaires vendus de « Méditer, jour après jour », paru aux Editions Odile Jacob) prêchent dans les écoles, les hôpitaux, l’armée, et aussi dans les lieux de pouvoirs : séances à l’Assemblée Nationale, au Ministère de la Santé…

Kabat-Zinn, lui, fait méditer les décideurs à Davos. « Les tenants de la Mindfulness, passés par son université dans le Massachusetts, ont des antennes qui promeuvent cette pratique auprès des élus, dans les prisons, les écoles… », pointe Anne Josso, secrétaire générale de la Miviludes. Christophe André assume : « Avec l’association Mindfulness (pleine conscience) nous faisons du lobbying. Nous voulons faire connaître cette pratique bénéfique au plus grand nombre et gratuite. » Gratuite, même si les formations s’avèrent onéreuses : comptez 85 euros la séance de perfectionnement avec le Dr André et 599 autres personnes, le 30 novembre prochain à Paris.

« Attention à l’effet de mode »

Méditer n’aurait que des vertus : trouver le sommeil, réduire la douleur, le stress, le vieillissement cellulaire, l’hypertension, la dépression… « La Pleine conscience m’a guéri, témoigne Laurence Dapon, très investie aujourd’hui dans la promotion de la pratique. J’ai connu une dépression sévère, entre 1983 et 2012, faite d’incessantes rechutes. J’ai assisté aux séances du Dr Yasmine Liénard (NDLR : l’une des pionnières de la méditation en psychiatrie). Associée à une molécule, la pratique de la Mindfulness m’a aidé à lutter contre les ruminations. Aucune rechute entre 2015 et 2020. »

S’il y a un domaine dans lequel la Pleine conscience a fait ses preuves, c’est en effet celui de la lutte contre les rechutes dépressives. L’intérêt (de faible à modéré) pour réduire le stress et la douleur sont également admis. Concernant les maladies inflammatoires, il peut y avoir des résultats, « mais semblables à ce que vous obtenez si vous marchez trois heures en montagne », précise Christophe André. Sur le cerveau, certaines images IRM, notamment du cortex de Matthieu Ricard, ont fait le tour du monde. « Ces études conduites sur de grands méditants, qui ont souvent des prédispositions, ne prouvent rien », prévient Grégoire Borst, directeur du Laboratoire de Psychologie du Développement et de l’Education de l’enfant (CNRS), qui mène une étude sur l’influence de la méditation dans les capacités d’apprentissage.

La littérature est pléthorique : rien qu’en 2019, on comptait 7000 études contenant le mot mindfulness. « 80% des articles sont encourageants mais ne présentent aucune preuve irréfutable », admet Christophe André. « Les quelques études sérieuses montrent des résultants extrêmement faibles », renchérit Grégoire Borst. En 2014, une méta-analyse publiée dans la revue JAMA jugeait que contre l’anxiété et la dépression, les résultats étaient « faibles à modérées ». « Cela signifie que la méditation peut fonctionner, mais ni plus ni moins qu’un autre traitement », précise Willoughby Britton, directrice du laboratoire de neuroscience clinique et affective à l’Université de Brown, aux USA.

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En octobre 2017, une méta-analyse retentissante signée de quinze chercheurs et intitulée Mind the hype (« Attention à l’effet de mode »), dénonçait les études mal ficelées, pleines de biais, d’imperfections méthodologiques et de protocoles bancales publiées depuis vingt ans, qui ont créé « des malentendus dans l’opinion » et gonflé, sous l’impulsion du marketing, ce qu’on pourrait appeler une bulle cognitive. En avril 2019, la revue Plos One avait réfuté une de ses propres publications de 2015 pour des problèmes de méthodes et de conflits d’intérêts. Willoughby Britton avance une autre raison à l’unanimisme scientifique : « La Mindfulness est une industrie qui pèse plusieurs milliards de dollars et profite aussi aux scientifiques. Rien ne les incite à revenir sur ces conclusions optimistes. »

La profession est sous les radars des associations de lutte contre les dérives sectaires

Autre problème : les effets néfastes de cette pratique ont été sous-estimés. « Mes trente premières études portaient uniquement sur les avantages de la Pleine conscience, poursuit la chercheuse américaine. Il suffisait de quatre ou cinq pages pour répondre aux commentaires des examinateurs. Ensuite, quand j’ai analysé les dangers, là, cela prenait vingt-cinq pages pour répondre aux remarques car elles étaient beaucoup plus nombreuses ! Ça décourage un peu, ce qui explique pourquoi peu de scientifiques se sont lancés dans l’examen de ces effets secondaires ». Pourtant, ces effets ne sont pas rares, ni bénins. Pr. Britton poursuit : « 25% des personnes testées ont rapporté des effets déplaisants : crises de paniques, anxiété, décompensation, dissociation, hallucinations… »

La chercheuse, qui s’improvise lanceuse d’alerte, conseille aux patients qui souffrent de problèmes psychiatriques et de traumas, de consulter un instructeur de méditation qui soit aussi un professionnel de santé. Et propose un site à contacter en cas de détresse. On sait maintenant qu’il y a une durée optimale de méditation au-delà de laquelle des effets secondaires peuvent advenir. « Je déconseille la méditation aux patients fragiles, confirme Christophe André. Au début, on était moins vigilants, mais aujourd’hui, je fais un check-up avant de les accepter. Tout le monde ne peut pas en faire. »

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En revanche, tout le monde peut l’enseigner… Non réglementée, la profession est sous les radars des associations de lutte contre les dérives sectaires. Attirés par la popularité de la Pleine conscience, des charlatans s’en servent comme d’un cheval de Troie. « On les retrouve tous, ils flairent ce qui est à la mode : tous ceux qui faisaient de la communication avec les défunts font de la Pleine conscience maintenant », confirme Anne Josso. La Miviludes a enregistré 150 saisines à ce sujet en 2018-2019.

Pour les défenseurs de la Pleine conscience, ces usages n’ont de méditation que le nom. A l’inverse, pour les critiques de la Mindfulness, elle porte en elle les germes de ces dérives. Son créateur, Jon Kabat-Zinn, n’est-il pas membre de l’Institut Esalen, en Californie, centre de gravité de mouvements comme le New-age ou le « Potentiel Humain », dans le radar de la Miviludes ?

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source : Par Lucas Bretonnier,
https://www.lexpress.fr/actualite/sciences/pleine-conscience-livres-a-succes-applis-meditation-de-l-engouement-a-l-emballement_2132168.html?utm_source=ocari&utm_medium=email&utm_campaign=20200810190001_33_nl_nl_lexpress_coronavirus_5f3171318b4467a2267b23c6&xtor=EPR-5240-[20200810190001_33_nl_nl_lexpress_coronavirus_5f3171318b4467a2267b23c6_002ME6]-20200810-[_005GMEL]–20200810050100#EMID=229d4a2b15749b0f4a4bc310e15b06ceee4b491a8f95373c1b7e10e1ebf2023d