Le 24 avril dernier, le gouvernement a annoncé un plan anti-djihad pour freiner les départs de plus en plus nombreux de jeunes français vers la Syrie. Parmi les mesures, figure la mise en place d’un numéro vert pour les familles. Depuis 10 jours, ce dispositif a permis d’identifier 24 candidats au djihad dont huit femmes et seize hommes âgés de 14 à 34 ans. Pour Dounia Bouzar, membre de l’Observatoire de la laïcité et fondatrice du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CDPSI), le numéro vert est une bonne initiative. Mais pour que le plan soit efficace, il faut au plus vite former des éducateurs à la lutte contre la radicalisation des jeunes, une mesure également annoncée par le gouvernement.

Le numéro vert mis à la disposition des familles permet d’appeler de façon anonyme pour faire part d’un cas éventuel de radicalisation d’un enfant. Un interlocuteur est alors censé établir un diagnostic pour discerner s’il s’agit d’une simple pratique religieuse ou d’un endoctrinement radical de type sectaire. Dounia Bouzar explique que la grille de questions des écoutants a été construite à partir des indicateurs des autres dérives sectaires : «Il faut regarder si l’enfant se met en rupture sous un prétexte religieux. La rupture peut se faire avec le domaine scolaire, avec ses amis, ses activités et dans le refus de l’autorité parentale. Malheureusement beaucoup de familles réagissent trop tard. »

En plus du numéro vert, le rôle des éducateurs est primordial pour l’anthropologue, car c’est eux qui pourront aider les familles qui n’arrivent plus à communiquer avec leur enfant et leur permettre de garder un lien avec lui.
« Pour moi le numéro vert est un début. Mais il faut que rapidement des référents spécialisés, comme dans les cas de viols, soient présents dans les préfectures. Il faut que ce plan ce concrétise, sinon on court à l’échec », assure t-elle.

Les derniers chiffres annoncés par le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve sont alarmants. 285 ressortissants français seraient présents sur le territoire syrien, soit une hausse de 75% ces six derniers mois.120 autres seraient en transit vers la Syrie. 116 femmes et une trentaine de mineurs sont également concernés par ces filières.

Passer par les éducateurs et non pas par le religieux

Les autres pays européens se mobilisent aussi pour lutter contre les départs en Syrie. En Grande-Bretagne, le gouvernement a appelé les policiers à dialoguer avec les femmes musulmanes afin qu’elles persuadent leurs fils, maris ou frère, de ne pas partir faire le djihad. Une initiative que n’approuve pas Dounia Bouzar : « Les Anglais voient le départ au djihad comme un problème musulman, alors que ce n’est pas ça. En France, on voit bien que les familles ne sont pas forcément de confession musulmane. Dans les statistiques de celles qui ont appelé le CDPSI, 70% sont de références athées, catholiques, bouddhistes et 60% des jeunes qui partent en Syrie sont des filles », explique-t-elle.

Auteure du livre Désamorcer l’islam radical paru en janvier dernier, Dounia Bouzar travaille depuis plusieurs années sur le sujet. Et pour elle, les musulmans ne sont pas forcément les mieux placés pour raisonner les jeunes face aux dérives sectaires: «J’ai pu constater que passer par le religieux pour dé-radicaliser quelqu’un n’est pas concluant. Un imam a beau essayer de dialoguer avec un jeune, il reste persuadé qu’il détient la vérité. Le discours radical leur dit qu’ils sont élus pour posséder la vérité et les appelle d’ailleurs « Les Véridiques ». Ce sont des éducateurs qui doivent intervenir, en utilisant les outils mis au point par les psychologues pour aider à sortir des sectes. »

La mise en place de ce plan a trop tardé, estime Dounia Bouzar, mais il «permet au moins que les familles touchées par ces départs en Syrie soient reconnus comme des victimes collatérales et non comme responsables de ce qui leur arrive » conclut-elle.

http://www.fait-religieux.com/france/politique/2014/05/12/prevention-du-djihad-les-familles-qui-cherchent-de-l-aide-sont-a-70-non-musulmanes

par Elise Saint-Jullian