Stéphanie Martin

Le Soleil

Québec

C’est un drame dont on ne parle à peu près jamais. Sauf quand des scandales sont mis au jour et étalés dans les médias. Comme c’est le cas actuellement avec la secte Yearning for Zion, démantelée au Texas, et de laquelle on a retiré plus de 460 enfants. On y encourageait la polygamie et les mariages entre personnes d’une même famille.

Le phénomène est certes marginal, mais néanmoins réel et, ce qui est très préoccupant, il se produit à l’échelle mondiale, s’inquiète Lorraine Derocher, chercheuse au groupe de recherche Société, droit et religions de l’Université de Sherbrooke, et auteure de Vivre son enfance au sein d’une secte religieuse, fraîchement sorti sur les tablettes.

Pour la rédaction de son ouvrage, elle a réalisé des entrevues avec sept adultes qui ont passé toute ou une partie de leur enfance au sein de groupes sectaires extrêmement fermés. Les récits donnent froid dans le dos. Il y a ce jeune garçon qui, à huit ans, kidnappé par son père, s’est réveillé loin de sa mère et de ses amis, dans un monastère où il devait travailler comme un forcené. Ou cette adolescente à qui on a imposé des rituels sexuels de «purification».

Fermeture

La secte est en rupture contestataire avec les valeurs dominantes de la société, explique Mme Derocher. Elle impose une fermeture physique et psychologique qui offre un terrain favorable aux abus.

Endoctrinés dès leur plus jeune âge, élevés dans la peur du monde extérieur, les enfants ne connaissent souvent qu’une seule réalité : celle de la secte, où «tout est justifié par le discours religieux». Un univers où il est normal d’être battu, négligé, violé, abusé.

«C’est ce qui est le plus grave», estime la chercheuse. Quand un acte sexuel ou violent est présenté à un enfant comme un rituel sacré, cela fausse toute sa perception. «Tu n’as jamais l’impression d’être forcée, (ni) d’être violée, même si tu l’es. C’est comme la pilule du viol, mais là, tu es endormie par la religion. (…) Je faisais ça pour Dieu», relate une femme dans l’ouvrage de Mme Derocher.

Les parents devaient protéger les enfants. Au lieu de cela, ils ont cautionné les abus, déplore Mike Kropveld, directeur général d’Info-Secte. La plupart du temps, les jeunes n’ont jamais fréquenté l’école, ou même le médecin. Ils n’ont donc jamais reçu de cours de sexualité.

Et malgré l’ignorance dans laquelle elles sont enfermées, il se produit chez certaines personnes un déclic, une urgence de partir. Soit parce que les attentes démesurées des parents se font insupportables, que la santé flanche, que les abus sont trop nombreux ou qu’un contact avec l’extérieur provoque un éveil. Et alors survient le choc des réalités.

Comme un immigrant dans son propre pays

Est-ce possible de n’avoir aucune idée de ce qu’est une carte de crédit, de qui est Mickey Mouse ou de l’utilité d’un curriculum vitæ? Les enfants des sectes, quand ils en sortent, partent de loin.

«Une personne me disait que c’est comme être immigrant dans son propre pays», illustre Mike Kropveld, directeur général d’Info-Secte. Les obstacles à l’intégration sont nombreux.

D’abord, pour les enfants des sectes, le monde extérieur est le repaire du malin. L’affronter est extrêmement angoissant. Souvent, dit M. Kropveld, ils se retrouvent sans le sou et la seule lutte pour leur survie accapare toute leur énergie.

Ensuite, puisqu’ils coupent les ponts avec leur famille et leur monde, ils perdent tous leurs repères culturels et moraux, souligne Lorraine Derocher, chercheuse à l’Université de Sherbrooke. Même le vocabulaire qu’ils ont utilisé toute leur vie n’a plus de sens. C’est ce qu’elle appelle le choc des réalités. Pour ceux qui découvrent que les rituels auxquels ils ont participé étaient en fait des agressions sexuelles, des crimes, «c’est dramatique.»

Aux prises avec une détresse extrême, certains songent au suicide ou tentent de mettre fin à leurs jours. D’autres persistent à reproduire l’univers fermé de la secte ou encore perdent les pédales devant la soudaine liberté qui s’offre à eux.

Chez Info-Secte, les demandes d’aide de jeunes de deuxième génération (qui ont passé une bonne partie de leur enfance dans une secte) sont en nette augmentation ces dernières années. Mais les ressources sont peu nombreuses et mal outillées, affirment M. Kropveld et Mme Derocher. Il existe cependant des moyens tout simples pour apporter un peu de réconfort. «Ce qui aide, c’est l’attachement à des personnes significatives, qui donnent un nouveau sens aux choses, naturellement», dit Mme De­rocher.

Sources :

LORRAINE DEROCHER. Vivre son enfance au sein d’une secte religieuse. Comprendre pour mieux intervenir, Presses de l’Université du Québec, 183 pages

www.infosecte.org

www.cyberpresse.ca

04 mai 2008