{«Aucune procédure n’a encore été engagée contre des sites sectaires»} s’indigne Aline Goosens, chargée d’une mission de veille sur les sectes sur internet, après la remise, le 2 avril, du rapport 2007 de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires). Derrière les sites officiels des sectes – répertoriées comme telles -, se cachent des sites perso sur des hébergeurs gratuits type blogs, des pseudos plateformes universitaires et même des sites qui prétendent «faire de la recherche scientifique sur les mouvements religieux ou sectaires».

Aline Goosens, 41 ans, est spécialiste en intelligence économique et de la veille des sectes sur internet pour le Centre d’Information et d’Avis sur les Organisations Sectaires Nuisibles (CIAOSN – alter-ego belge de la commission française).

{{Quel est le degré d’implantation des sectes sur la toile ?}}
C’est extrêmement difficile à dire. Aucune étude n’a vraiment été menée sur le sujet. La seule chose que l’on constate depuis la fin des années 90, c’est que les sectes entrent dans tous les champs de la modernité. Dès qu’un nouveau média apparaît, elles vont l’utiliser. Les sectes les plus puissantes et les plus en vue se sont donc saisies d’internet. Celles qui avaient un ancrage anglo-saxon ou américain un peu plus tôt qu’en Europe, puisque l’internet est arrivé là-bas au milieu des années 90. Globalement, elles ont plusieurs champs d’action: la personne, les entreprises, l’humanitaire, et la santé. Dans ces quatre domaines, le média internet est pour elles une vitrine qui peut leur permettre de se donner une respectabilité. Sur internet, vous pouvez vous défendre, vous présenter, et signaler à tout le monde que vous existez.

{{Quelles méthodes utilisent-elles sur Internet?}}
Les sectes utilisent plusieurs types de sites pour attirer de nouveaux adeptes. Il y a leurs sites officiels, qui posent moins de problèmes dans la mesure où elles annoncent la couleur d’emblée – même si elles ne se présentent pas comme une secte. Elles utilisent plutôt les termes « nouvelle spiritualité » ou « mouvement religieux ». A côté de cela, elles créent également des sites perso sur des hébergeurs gratuits type blogs qui émanent directement de la secte mais que vous ne repérez pas au premier coup d’oeil.

Enfin, il y a plus subtil de leur part : des sites qui se font passer pour des plateformes universitaires, d’information, d’intellectuels, ou de recherche, dans lesquels elles vont défendre le mouvement sectaire en général et dénoncer le comportement de certaines législations au nom de la liberté d’expression. L’exemple le plus connu est celui du Cesnur, qui prétend faire de la recherche scientifique sur les mouvements religieux ou sectaires. Ce n’est en fait qu’un site de propagande.

Sous cette caution scientifique, une personne non-avertie cherchant sur la toile des renseignements sur un mouvement pourra se faire endoctriner plus facilement. Ces sites sont le plus souvent associés à des blogs et des forums. Les internautes qui y posent des questions se trouvent face à une série de répondants qui ne s’identifient pas, et se trouvent ainsi confrontés à des manipulations. Si, dans une discussion, l’internaute montre un tant soit peu d’intérêt à ses interlocuteurs – qui se sont bien gardés de s’identifier -, il risque transmettre, sans le savoir, des données personnelles utiles à la secte. Le dialogue s’établit d’autant plus facilement avec des personnes déboussolées, ou en difficulté dans leur vie affective ou professionnelle. Sur ces forums ou ces blogs, n’importe qui peut entrer en contact avec l’adepte d’une secte. Les adolescents ne constituent à priori pas une cible dans la mesure où il n’ont pas d’argent mais ils peuvent néanmoins être approchés quand ils ne vont pas bien ou sont en conflit avec leurs parents. On pourra leur apporter un certain nombre de réponses prémachées.

Dans quelle mesure les hébergeurs de sites ou les fournisseurs d’accès ont-ils le pouvoir de neutraliser la diffusion de leurs idées ?
Techniquement, les possibilités existent. Le problème selon moi, c’est qu’aucun hébergeur ne va oser faire de la censure. Au-delà de ça, qui va juger qu’un mouvement est sectaire ou ne l’est pas ? Que ce soit la Miviludes, l’Unadfi, ou le Ciaosn en Belgique, nous avons tous le problème de poser le jugement. Nous n’avons pas de vérité à leur opposer. Nous ne jugeons pas le problème de la secte sur la définition elle-même, mais sur leurs agissements, quand ils sont sectaires. En les dénonçant aux autorités publiques. Mais pour l’instant, aucune procédure n’a été engagée contre des sites à proprement parler. Et la sacro-sainte liberté d’expression leur permet de se développer, de surfer sur cette vague.

{{Internet est-il un outil efficace de conversion ?}}

Je ne pense pas qu’internet soit plus efficace. Les sectes ont su profiter d’un outil multimédia. Je suis persuadé qu’elles préfèrent malgré tout le face-à-face avec les personnes. Elles privilégient le contact personnel où une empathie peut passer. Néanmoins, c’est un média qui s’avère plus efficace dans tout se qui touche à la sphère des entreprises. Un dirigeant d’entreprise ne va pas aller à une réunion de la Scientologie, de Moon, ou de Raël pour chercher des modules de formation pour ses cadres. Il va en revanche préférer surfer sur le web, via des sites qui ressemblent à des portails de sociétés commerciales ordinaires et officielles, mais qui ne le sont pas. La présence des sectes dans ce domaine est assez nouveau mais pas étonnant. Dans tout se qui touche au bien-être de la personne, au coaching, à la gestion d’équipe, elles se sentent compétentes.

Le domaine de la formation professionnelle, c’est aujourd’hui 10% de la présence sectaire, ce qui est assez interpellant dans la mesure où cela représenterait à peu près 4 000 prestataires, rien qu’en France. Internet représente un support propice dans le sens où vous pouvez tout écrire. Vous pouvez faire un site vitrine très beau, et créer à côté de cela un blog qui va dans le même sens. Ou bien créer un site qui se voudrait contre cette pensée tout en alimentant un forum où les gens diraient que ce n’est pas une secte via de faux témoignages. Tout cela, ce sont des techniques tout à fait classiques de manipulation de l’information.»

{{Recueillis par Benoit Pavan}}

Pour en savoir plus, lire l’article de Philippe Crouzillacq sur 01net.com. Les sites institutionnels et associatifs de prévention des risques sectaires et anti-sectes: CCMM (Centre de documentation, d’éducation contre les manipulations mentales), INAVEM (Institut national d’aide aux victimes et de médiation), UNADFI (Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu est spécialisée dans l’information sur les sectes, la prévention et l’aide aux victimes), CIAOSN (Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles, Bruxelles). D’autres sites indépendants luttent plus particulièrement contre l’église de scientologie et ses méthodes: Antisectes, Enturbulation, et Xenu.

13/04/2008 à 16:49 dans L’envers du net | Lien permanent

http://contrejournal.blogs.liberation.fr/mon_weblog/2008/04/sectes-sur-inte.html