Janja Lalich, professeure émérite à l’université de Californie, explique les similarités entre beaucoup de mouvements complotistes en ligne et les sectes traditionnelles.

 

Elle les a observées de très près. Dans les années 70, le Dr Janja Lalich a été membre d’un groupe marxiste-léniniste, avant de réaliser qu’il s’agissait en fait d’une secte. Grande spécialiste des mouvements sectaires et professeure émérite à l’université d’Etat de Californie, la sociologue explique en quoi des similitudes existent entre les mouvements complotistes en ligne d’aujourd’hui et les sectes traditionnelles.

L’Express : Peut-on comparer les mouvements complotistes actuels, que l’on voit émerger sur Internet, aux sectes traditionnelles ?

Dr Janja Lalich : Absolument. Même si on ne peut pas les qualifier explicitement de sectes, ces communautés en ligne (je pense aux mouvements complotistes comme QAnon, aux antivax, aux anti-science en général) ont des similitudes. J’étudie ce type de mouvements depuis plus d’une trentaine d’années et je trouve intéressant de voir que leur environnement général a changé.

Ces similarités me font dire que ceux qui, comme moi, étudient les mouvements sectaires, doivent faire un pas en arrière. Nous devons reprendre la définition. Ces groupes sont aujourd’hui métamorphes, et surtout, évoluent à un niveau national. C’est une chose que nous n’avions jamais vue auparavant.

De quelle manière ?

Avant, la plupart des sectes avaient un lieu bien déterminé d’action, un leader affirmé. Maintenant, avec Internet, nous voyons le même type de communautés fermées se développer, mais elles n’ont ni d’endroit attribué, ni de leader définitif. On assiste plutôt à des mouvements dont les chefs sont en constante rotation : un individu émerge, est remplacé par un autre, puis un autre… En revanche, on retrouve le même type d’étroitesse d’esprit que dans les sectes classiques. Il devient très difficile de parler à ces personnes parce qu’elles sont centrées sur un système de croyances qui exclut toute conversation rationnelle.

Il y a aussi l’aspect pression des pairs. Même si ces communautés n’ont pas de présence physique, leurs membres entretiennent le même rapport que ceux des sectes. Le mouvement devient leur famille, ce à quoi ils s’identifient, ce qui les influence. Ils utilisent tous le même type de langage, les mêmes slogans. Et si certains décident de quitter la communauté, les membres restants vont les critiquer. Ils deviennent, en quelque sorte, un ennemi.

Pour beaucoup, les sectes évoquent des croyances religieuses, ce qui semble pourtant absent de beaucoup des mouvements complotistes que vous citez plus haut…

Les sectes ne sont pas toutes religieuses ! Il y a beaucoup de genres différents. Il existe des sectes New Age, des sectes pro-business, des sectes pro-thérapie, des sectes pro-ovnis… J’étais personnellement dans une secte politique, dans les années 70, avant d’en sortir. Cela n’avait rien à voir avec la religion.

Pensez-vous que ces mouvements puissent glisser et devenir définitivement des sectes ?

Certains de ces mouvements le sont certainement déjà. Prenons un exemple : j’ai eu une cliente qui appartenait au mouvement antivax avec son petit-ami. Certaines des personnes avec qui elle discutait étaient sur Internet. D’autres dans sa propre ville. Ils se sont organisés, et elle a pris part à plusieurs mouvements physiques pour protester contre les vaccins, pour se moquer des gens qui portent des masques. Dans son cas, la plupart des ingrédients sectaires étaient là. Il ne faut pas sous-estimer la traduction physique de ces mouvements. Les groupes en ligne peuvent tout autant pousser les gens à se conformer que les sectes traditionnelles.

Pour vous, cet exemple n’est pas qu’un événement isolé…

Non. Regardez ce qu’il s’est passé à Washington le 6 janvier, lors de l’attaque du Capitole : certains des participants n’étaient pas des fidèles de Qanon. Il s’agissait d’un agrégat de personnes venues de différentes communautés en ligne. Il faudra voir si, à l’avenir, ces groupes ont un chef bien identifié. Pour le moment, le chef est leur idéologie.

Ces gens sont devenus complètement attachés à ces idées et à ces croyances. C’est ce qui les pousse à adhérer en ligne aux discours, à se rendre à tel événement, à tel autre. Mais je pense qu’il y a peu de risques que l’on voit une grande secte globale, traditionnelle, émerger à partir de ces niches. Il s’agira sans doute plutôt de petits groupes. Des petits groupes, mais qui rassembleront probablement des milliers de personnes, vu le nombre d’internautes y adhérant déjà.

Comment l’expliquez-vous ?

Le phénomène s’est multiplié. Les sectes les plus classiques recrutent en ce moment. Je pense aux sectes qui insistent sur le développement personnel, par exemple. Ces mouvements sont à ajouter à ce qui se passe en coulisses sur Internet. La sensation globale que le monde est en train de glisser vers le chaos est tellement présente que les gens cherchent des solutions. Dans ce type d’atmosphère, les sectes ont toujours eu beaucoup de succès.

Beaucoup de ce qui arrive aujourd’hui est lié à l’environnement que Donald Trump a créé quand il était au pouvoir, en employant cette rhétorique néfaste du « vous contre nous ». Il y a un réflexe sectaire dans cette manière de dire, « Nous connaissons tout, nous avons raison, vous vous trompez ». Son discours a créé une certaine atmosphère. Il a surtout déchaîné un sentiment de haine. Des groupes suprémacistes, extrémistes, ont obtenu une reconnaissance qu’ils n’avaient jamais eue auparavant de la part d’un président. Cela leur a donné le pouvoir de mener des actions violentes, mais aussi de recruter plus efficacement qu’auparavant.

Quelles en seront les conséquences éventuelles ?

Nous vivons une époque dangereuse. Aux Etats-Unis, les autorités ont du mal à identifier ces groupes et à mettre un terme à leurs actions. Je suis par exemple très frustrée de la direction que prend l’enquête concernant les événements du Capitole. Je ne suis pas sûre que tous les responsables seront correctement identifiés et punis, ce qui signifie que ce mouvement risque de continuer de grandir. Je crois qu’il ne faut pas mésestimer ce qu’il s’est passé le 6 janvier : la violence va continuer. Peut-être à une échelle plus réduite… Mais je suis convaincue que ce type d’événement peut se reproduire.

Comment déterminer si un proche est en train de glisser dans un de ces mouvements sectaires ?

Il deviendra beaucoup plus étroit d’esprit. Il ou elle passera probablement tout son temps sur Internet, et il deviendra impossible de leur parler. Chez nous, Thanksgiving approche. C’est une fête importante, où toutes les familles se réunissent. Mais désormais, il devient très difficile de se mettre à table sans que n’éclatent de grandes disputes. Beaucoup de familles et de groupes d’amis ont l’impression qu’ils ont perdu quelqu’un. Comme si un membre de leur clan en avait trouvé un autre, une communauté Internet à laquelle la personne aurait l’impression d’appartenir.

Il est impossible de dire à quelqu’un qu’il appartient à une secte sans courir le risque de le voir s’éloigner. Si vous voulez les aider, il faut construire une relation très humaine. Ne pas parler de la croyance, parler de tout, sauf de ça. Rappelez-vous à ses bons souvenirs, aux bons moments passés ensemble. Quitter un groupe auquel vous avez l’impression d’appartenir est une des choses les plus dures que quelqu’un puisse faire, donc il faut mettre la personne à l’aise. Ne jamais la confronter, mais la rassurer.

Cet été, Twitter et Facebook ont pris la décision de supprimer plusieurs milliers de pages appartenant à des mouvements complotistes. Etait-ce la bonne décision ?

Il faut encore laisser un peu de temps avant d’évaluer ces réformes. J’ai travaillé un moment avec la police sur un groupe pratiquant le trafic sexuel. Ce dernier recrutait en faisant de la pub sur des journaux en ligne. Les autorités ont alors décidé de supprimer ces réclames pour réduire leur visibilité, avant de s’apercevoir que le groupe avait trouvé de nouvelles manières de communiquer, plus souterraines, ce qui le rendait plus insaisissable.

 Dans le cas qui nous concerne aujourd’hui, un mouvement similaire a l’air d’avoir lieu : vous supprimez une page Facebook, et les internautes vont sur Telegram. Vous trouvez la messagerie Telegram, et ils migrent sur un autre service… Un jeu du chat et de la souris s’installe. Il y a donc de mauvais côtés à ces suppressions de pages, évidemment. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne fallait pas le faire. Je suis convaincue que face à ces mouvements, il vaut mieux essayer, tenter, plutôt que de les laisser se développer sans rien faire.
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